Mort d’un héritier

“L’homme naît bon et généreux
mais la société le déprave
et le rend misérable.”

Jean-Jacques Rousseau

… 1 …

Ca commençait à sécher par endroits, mais il y en avait partout. Il en resterait forcément entre les carreaux. Il l’avait bien dit à Anne, qu’il fallait mettre du produit pour imperméabiliser les joints. Mais non, elle ne l’avait pas écouté. Et maintenant, ils allaient être imbibés de sang. Il n’y aurait plus qu’à refaire le sol de la cuisine. Comme s’il n’avait que ça à faire…

Il ne savait plus ce qui s’était passé. Il regarda ses mains. Elles étaient recouvertes d’une pellicule rose. La gauche tenait le couteau à pain. Et il y avait de minces lignes rouges sous ses ongles. Comment tout ça était arrivé là, il n’aurait su l’expliquer.

Il déposa le couteau dans l’évier. Sa main tremblait.

« Anne ! » appela-t-il. Sa voix aussi tremblait. Il frotta ses mains sales sur sa chemise et sortit de la cuisine. Quelque chose clochait. Que s’était-il passé ? A peine arrivé dans le salon, tout clignota dans son esprit. C’était comme si quelqu’un s’amusait à actionner un interrupteur relié à son cerveau.

Il détestait cette sensation, celle de ne plus contrôler son esprit. D’habitude, cela lui arrivait au travail. Il entrait dans le bureau de son chef et son cerveau commençait à clignoter. Ce n’était pas la vue de son supérieur qui causait ça, parce qu’il avait aussi cette impression quand il allait déposer un document sur son bureau en son absence. Ce n’était pas l’odeur du bureau non plus, et il n’y avait jamais de musique qui aurait pu l’incommoder. C’était vraiment quelque chose dans l’atmosphère de la pièce. Quand il arrivait, il commençait à voir des taches noires. Il devait se battre avec son esprit pour ne pas perdre l’équilibre.

Ce soir, c’était pareil. Mais il n’était pas dans le bureau du chef. Il ne devait pas ressentir ce malaise ici. Il était chez lui. Dans son territoire, celui sur lequel il avait encore le contrôle. Son cerveau ne pouvait pas lui faire ça ici.

Plus que le sang et l’amnésie, c’est cette sensation qui l’effraya. Et pourquoi Anne ne répondait-elle pas ?

« Anne ! » appela-t-il encore. Pas de réponse. Il contourna le canapé en prenant garde de ne pas le toucher. Il était neuf, et ses mains sales. Alors qu’il approchait de la fenêtre, il trébucha sur quelque chose de mou.

C’était sa femme.

Elle avait une grimace affreuse sur le visage et un trou énorme dans le ventre. Autour d’elle se dessinait une large auréole rouge, en pleine expansion. Son corps n’était pas étendu comme les silhouettes qu’on voit dans les films, dessinées sur les routes où des piétons ont été renversés. Anne se tenait recroquevillée, comme un fœtus, comme leurs enfants sur les échographies.

Que s’était-il passé ? Il respira profondément pour ne pas vomir. L’image du couteau, dans sa main, lui revint. Il n’avait pas pu faire ça. Pas à Anne. Pas Arthur. Il s’effondra sur le canapé. Oubliant le sang qui recouvrait ses mains comme une seconde peau, il se frotta énergiquement les yeux. Pourquoi aurait-il tué sa femme ?

***

Ils s’étaient rencontrés sept ans plus tôt. Arthur terminait son master spécialisé dans la gestion des PME. C’était une idée de sa mère, qui tenait à ce que l’un de ses enfants devînt chef d’entreprise. En partie pour lui faire plaisir, en partie parce qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il aurait pu faire d’autre, Arthur avait commencé par une licence d’économie, avant de poursuivre avec cette spécialisation. Depuis presque cinq ans, il apparaissait à la faculté sinon comme un étudiant brillant, du moins comme un jeune homme sérieux et appliqué, même s’il lui arrivait régulièrement d’être en retard en cours.

Ce mardi-là, c’était justement le cas. Il avait réussi à rattraper la panne de réveil en faisant l’impasse sur son petit-déjeuner. Après avoir fourré un paquet de Prince dans son sac, il avait descendu les escaliers en courant et était arrivé à l’arrêt juste à l’heure pour avoir le bus. Sauf que le bus n’arrivait pas. Au bout de dix minutes, Arthur partit à pied.

Il courait à moitié. Sa chaussette faisait un pli très désagréable sous son pied, son estomac le tirait et le vent froid lui lacérait le visage. Mais il souriait, s’imaginant sa grand-mère lui dire d’un air exaspéré : « Ce n’est pas une manière de se comporter pour quelqu’un de notre rang ! »

Certains membres de la famille de la Huchette s’imaginaient encore les garants d’une certaine grandeur du peuple français. Si elle l’avait vu ce matin, les cheveux emmêlés et la chemise dépassant de sa ceinture, sa grand-mère aurait commencé par suffoquer d’indignation, avant de nier tout lien familial avec ce jeune homme. De l’imaginer marmonner de la sorte fit pouffer Arthur, qui courait toujours. Il déguisa son éclat de rire en une quinte de toux lorsqu’il vit une femme le dévisager d’un air méprisant. Les gens allaient croire qu’il était fou.

Quand Arthur arriva à l’université, il n’avait que deux ou trois minutes de retard. Le professeur n’était peut-être même pas encore là. Mais tandis qu’il traversait la cour, son œil fut attiré par un papier scotché sur un arbre. « NOBLES », était-il écrit en gros caractères. Arthur s’approcha, intrigué, et parcourut rapidement le document.

« NOBLES… besoin… aide… thèse… influence… particule ».

Il tourna la tête pour se retrouver nez à nez avec une jeune fille, peut-être un peu plus âgée que lui.

« Salut, dit-elle en souriant.

- Salut.

- Tu as lu le papier ?

- Parcouru. C’est toi qui l’as mis là ?

- Tu es noble ?

- Pardon ?

- Est-ce que tu es noble ? répéta-t-elle, les yeux brillants comme d’excitation.

- Je… j’ai eu des ancêtres nobles, bafouilla Arthur. Mais…

- Super ! l’interrompit la fille. Je m’appelle Anne. Je suis doctorante en sociologie. Je fais ma thèse sur le rôle que peut jouer la particule d’un nom de famille dans le mode de vie, à une époque où on est normalement un peu au-dessus de ça.

- Au-dessus de quoi ?

- De considérations sur l’importance d’avoir ou non une préposition dans son nom de famille. C’est ironique, non ? De s’intéresser à un phénomène dont on pense qu’on a tort d’y accorder de l’importance. Je sais. C’est un peu ma démarche. C’est quoi ton nom ?

- Arthur.

- Non, ton nom.

- De la Huchette, répondit-il, un peu honteux.

- Eh bien, Arthur de la Huchette, j’aurais besoin de t’interroger pour m’appuyer sur ton témoignage dans ma thèse. Voici mon numéro, dit-elle en montrant la dernière ligne du papier qu’elle scotchait sur tous les arbres du jardin. Appelle-moi quand tu auras un moment, qu’on se fixe un rendez-vous. »

Anne tourna les talons, laissant Arthur seul devant son arbre, le papier à la main. Il se sentait un peu insulté. Il avait l’impression qu’on voulait l’écraser sur une lame pour le placer sous la lentille d’un microscope. Mais après tout, s’il pouvait aider… Il plia la feuille en quatre et la fourra dans sa poche. Cette fois-ci, il était vraiment en retard.

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