Larmes d’acide

Ce qu’était son véritable nom, nul ne le savait. Dans le village et dans toute la région, on le connaissait sous son sobriquet, Larmes d’acide. Depuis qu’il était tout petit, Larmes d’acide avait traversé des épreuves si difficiles qu’on avait peine à imaginer qu’une même personne ait pu les affronter toutes successivement, et y survivre.

Le jour de sa naissance, un violent orage s’était abattu sur le pays. La petite maison dans laquelle il devait vivre avec ses parents avait été frappée par la foudre. En quelques minutes seulement, elle s’était embrasée, laissant deux jeunes parents et leur nouveau-né sans toit pour passer la nuit.

Quelques années plus tard, la maison avait été reconstruite et la mère de Larmes d’acide attendait de nouveau un enfant. Le jeune garçon trépignait d’impatience à l’idée d’avoir un compagnon de jeu, un camarade de goûter avec qui partager les délicieux gâteaux préparés par sa mère, un frère ou une sœur à qui apprendre à faire des nénuphars en papier et à qui raconter l’histoire du monstre sous le lit. Mais lorsqu’enfin vint le moment où l’enfant tant attendu devait faire son entrée dans le monde, le médecin ne put pas se déplacer. Pour aller jusqu’à la maison, il fallait traverser un pont qui s’était effondré quelques jours plus tôt. Comme aucun autre chemin n’était possible, la famille de Larmes d’acide devrait se débrouiller seule pour faire naître le bébé. Malheureusement, l’accouchement ne se déroula pas bien. Ni la mère de Larmes d’acide, ni sa petite sœur ne survécurent.

Toute la vie du garçon ne fut que succession d’événements de ce genre, plus tristes les uns que les autres. De chaque épreuve, il ressortait avec une fêlure à l’âme. A chaque épreuve, Larmes d’acide sanglotait, poussait des hurlements de tristesse déchirants. Il pleurait tant que ses larmes finirent par creuser des sillons le long de ses joues. A vingt ans à peine, le jeune homme avait le visage aussi marqué que celui d’un vieillard. C’est pour cela qu’on le surnomma Larmes d’acide. Tous ceux qui le rencontraient étaient frappés par ces deux cicatrices verticales qui traversaient ses joues. Nourries par un excès de pleurs, elles donnaient l’impression que les chairs de son visage avaient été rongées par l’acide.

***

Partout où il allait, Larmes d’acide sentait des regards pesants se poser sur lui. Il ne voyait pas la pitié qu’il inspirait. Il sentait dans l’air que tous se retenaient de poser la main sur son épaule ou de lui murmurer des mots réconfortants. Cela le dérangeait, mais ce qui le gênait le plus, c’était son propre regard.

Quoi qu’il fît, Larmes d’acide avait l’esprit ailleurs, occupé à repenser à ces jours où ses yeux avaient versé des larmes jusqu’à ce qu’il ne restât plus une goutte d’eau dans son corps. Il était hanté par des sensations passées, ne pouvait plus traverser le pont sans revivre le jour où sa sœur aurait dû naître, ne pouvait plus passer devant le moulin sans repenser au terrible accident qui lui avait enlevé son père. Alors il prenait des détours, marchait parfois des heures pour éviter de croiser le chemin d’un triste souvenir.

Malgré tous ses efforts, il y avait toujours un détail pour lui faire repenser aux moments douloureux de son existence. Et lorsqu’il se retrouvait enfin seul le soir, il pleurait, pleurait encore. Et ses larmes venaient creuser toujours plus les rides nées depuis déjà longtemps d’une souffrance insupportable.

L’idée mûrissait depuis quelque temps dans son esprit, mais c’est par une belle matinée de printemps qu’il se décida. Il avait été réveillé à l’aube par un délicieux parfum de magnolia. Le même parfum, en fait, que celui qui s’échappait de l’armoire quand sa mère y rangeait le linge fraîchement lavé.

Ce jour-là, Larmes d’acide prit un sac et marcha tout droit vers la grotte de la sorcière. Elle était la seule à pouvoir l’aider. Le jeune homme ignora l’odeur nauséabonde qui se faisait sentir à l’approche du domicile de la sorcière. Il frappa trois coups sur le battant de la porte, qui s’ouvrit sans même grincer.

« Que veux-tu ? demanda une voix rauque qui semblait remplir la grotte.

- On m’appelle Larmes d’acide.

- Je sais qui tu es et comment on t’appelle. Je te demande ce que tu veux.

- L’oubli, sorcière. Voilà ce que je veux. Je veux pouvoir enfin exister, vivre chaque jour sans que mon esprit soit alourdi de souvenirs qui me sont plus douloureux qu’utiles.

- Je ne suis pas sûre que l’oubli soit la bonne solution, commença la sorcière.

- Mais ce que je te demande, peux-tu le faire ?

- Bien sûr que je le peux. Mais je ne suis pas certaine que tu mesures l’ampleur de ton souhait. Tu devrais réfléchir encore un peu.

- Cela fait des mois, et même des années que j’y réfléchis, s’emporta Larmes d’acide. C’est la seule solution. Si je n’oublie pas tout ce qu’il m’est arrivé de malheureux, je mourrai. Cela m’indiffère, car je sais bien que la mort finira par me prendre comme elle emporte chacun de nous. Mais sans l’oubli, je mourrai sans avoir vraiment vécu. Et cela, je ne peux le supporter. »

Pendant quelques secondes, le silence s’installa dans la grotte. Larmes d’acide comprit que la sorcière réfléchissait. Puis, comme sorti d’une nuée de poussière étincelante, un petit flacon violet apparut en l’air, quelques centimètres devant le visage du garçon qui ressemblait à un vieillard.

« Pour l’oubli, voici ce qu’il te faut. Mais tu devras patienter encore un peu. A la prochaine pleine lune, et à la prochaine pleine lune seulement, tu boiras le contenu de cette fiole au pied d’un chêne. Ensuite, tu te coucheras et dormiras là. Le lendemain matin, tu auras tout oublié.

- Merci à toi, sorcière ! s’exclama le jeune homme en glissant la potion dans la poche de son pantalon.

- Je persiste à penser que cette solution n’est pas la bonne. Tu ne te souviendras pas de cette conversation, mais dans exactement un an, nous nous reverrons. Alors, tu auras la possibilité d’annuler les effets de la potion si tu le souhaites.

- Jamais je ne souhaiterai cela !

- C’est ce que nous verrons. Pars, maintenant, et bon courage à toi pour ta nouvelle vie, Larmes d’acide. »

***

Les jours qui suivirent, le jeune garçon sentit son cœur s’alléger. Enfin, il allait pouvoir vivre pleinement, comme tous les autres habitants du village. Il ne serait plus poursuivi par ses tristes souvenirs comme il l’était par son ombre.

Larmes d’acide comptait les jours et, quand la pleine lune arriva, il partit d’un pas décidé en direction d’un bosquet de chênes, qu’il avait repéré sitôt sorti de la grotte de la sorcière. Il frotta ses joues marquées par les nombreuses larmes versées dans une autre vie, déboucha la petite fiole violette dans un « poc », et en avala le contenu d’un trait.

Le ciel se mit à tournoyer au-dessus de sa tête. La pleine lune semblait s’abattre sur lui comme un ballon qui retomberait après avoir été lancé très haut dans le ciel. Larmes d’acide avait l’impression qu’une épaisse vapeur s’échappait de sa tête. Il s’allongea au pied du chêne qu’il avait choisi et, instantanément, s’endormit.

***

Le jeune homme se réveilla difficilement, incapable de dire où il était et pourquoi il y était. Son dos le faisait souffrir. Quand il se releva, son ventre grogna aussi bruyamment qu’un chien enragé. Il était temps de trouver quelque chose à manger.

Il regagna le village, non sans s’être égaré à quelques reprises sur le chemin. Avant de se présenter à la taverne qu’il discernait vaguement, il décida de faire un arrêt au bord de la rivière, pour laver son visage encore fatigué. Il traversa le pont, puis descendit le talus qui menait sur la berge.

Lorsqu’il se pencha au-dessus de l’eau, les mains tendues pour pouvoir s’en asperger le visage, il crut à une illusion. En face de lui, à la place de son reflet, était apparue l’image d’un vieil homme à la peau meurtrie par les années. Il y avait dans ses yeux une tristesse si grande qu’elle aurait donné envie au jeune homme de prendre dans ses bras le vieillard, s’il l’avait eu devant lui en chair et en os.

Soudain, l’image se brouilla et disparut. Un poisson bleu venait de percer la surface de l’eau.

« Ce vieux, c’est toi ! » couina-t-il avant de replonger. Quelques secondes plus tard, il réapparut un peu plus bas dans la rivière : « Ton nom, c’est Larmes d’acide !

- Larmes d’acide ? Mais pourquoi ? s’exclama le jeune homme depuis la berge.

- Ca, je ne peux pas te le dire. » Sur cette réponse, le poisson disparut dans l’eau.

Larmes d’acide, quel drôle de nom, pensa le jeune homme en marchant vers la taverne. Pourtant, il n’arrivait pas à se souvenir comment il pouvait vraiment s’appeler. Et quand il rencontrait des villageois, ceux-ci le saluaient en lui disant : « Belle journée, Larmes d’acide ! » Il acquiesçait avec un sourire, ce qui sembla tous les surprendre. Mais Larmes d’acide, puisque c’était ainsi qu’on l’appelait, n’en fit pas cas. Il s’attabla enfin devant un petit-déjeuner, qui s’avéra délicieux. C’était, effectivement, une belle journée qui commençait.

***

Les mois qui suivirent furent tout aussi agréables à Larmes d’acide. Lorsqu’il sortait le matin, il avait instantanément envie de sourire. A chaque fois qu’il rencontrait quelqu’un, il discutait quelques minutes et continuait sa route, une douce mélodie dans la tête.

Il marchait d’abord en direction de la rivière. C’était devenu un rituel pour lui : tous les jours, il allait se pencher au-dessus de l’eau. Il observait le reflet qui s’y dessinait, secoué par les vaguelettes. Et chaque jour, il avait l’impression que ce vieillard rajeunissait. D’abord, il avait perdu l’écran de tristesse qui opacifiait son regard. Un peu plus tard, Larmes d’acide eut l’impression que les deux longues cicatrices qui coupaient ses joues commençaient à s’estomper.

Puis, pendant plusieurs mois, Larmes d’acide fut contraint d’abandonner cette habitude. L’hiver était venu, et la rivière avait gelé. Plus aucun reflet ne s’y dessinait. Mais cela n’entama en rien la joie qu’avait le jeune homme à se lever chaque matin. Il sortait dans le froid et savourait la sensation d’être enveloppé dans une couverture d’air glacial. Il savait qu’il croiserait le chemin de quelques personnes. Il pourrait passer un peu de temps en leur compagnie, à discuter du froid ou du prix du pain.

Petit à petit, alors que la glace qui recouvrait la rivière commençait à se craqueler, un autre sujet de conversation s’imposa : la fête du printemps. Maintenant qu’il semblait aller mieux, Larmes d’acide allait-il venir ? Bien évidemment ! Il ne manquerait cela pour rien au monde.

***

Quand arriva le jour de la fête tant attendue, le printemps s’était bien installé. On respirait de nouveau au village le parfum des fleurs qui renaissaient. Larmes d’acide s’amusa beaucoup. Mais à l’heure du bal, il prit place sur une chaise et préféra regarder danser les autres. Il resta ainsi peut-être une heure, avant qu’une jeune femme ne s’assît à côté de lui. Elle s’appelait Magnolia. Larmes d’acide et Magnolia parlèrent longtemps du bal, du printemps, des fleurs.

« Pourquoi t’appelle-t-on Larmes d’acide ? demanda soudain Magnolia. J’imagine que c’est un surnom. Mais quand je vois la joie dans ton regard, quand je t’entends rire comme tu le fais, je ne peux pas comprendre ce nom. Cela doit avoir un rapport avec ton histoire, mais lequel ? Qu’a-t-il pu t’arriver de si terrible ? »

Larmes d’acide était incapable de lui donner les explications qu’elle demandait. Magnolia interpréta son silence comme une réponse. Elle reprit :

« Je comprends qu’il te soit difficile d’en parler. J’ai aimé discuter avec toi. Je trouve que tu es d’une compagnie très agréable. Mais j’aimerais maintenant te connaître, toi. »

Larmes d’acide prétexta une tâche importante qu’il avait oubliée et s’éclipsa. Il marcha jusqu’à la rivière. Quand il se pencha au-dessus de l’eau, il lui fut impossible de distinguer avec précision les traits de son reflet. Il vit tout de même que les deux cicatrices avaient complètement disparu, et trouva qu’il ressemblait à ces poupées avec lesquelles jouaient les enfants.

Un craquement derrière lui le tira de ses pensées. L’espace d’un instant, il craignit que Magnolia ne l’eût suivi. Mais c’était un chat sauvage qui venait se désaltérer à la rivière. Après avoir bu, il s’assit à côté de Larmes d’acide et le fixa de son regard inquisiteur.

« Toi, le chat, dis-moi pourquoi on m’appelle Larmes d’acide. Et pourquoi j’ai l’air d’avoir rajeuni depuis un an. Je ne comprends pas pourquoi je ressemble à l’une de ces vulgaires poupées au teint lisse. Suis-je aussi vide qu’elles ? »

Larmes d’acide soupira et tourna la tête vers le chat. Il le regardait toujours.

« Et pourquoi n’ai-je pas pu répondre à Magnolia ? reprit Larmes d’acide. Ah, pour parler de la pluie et du beau temps, je suis bon, c’est certain ! Mais qui suis-je vraiment ? J’aimerais tellement le savoir ! »

A sa grande surprise, le chat sauvage ouvrit la bouche et une grosse voix rauque s’en échappa :

« Laisse-moi te raconter une histoire, dit-il. C’est celle d’un garçon que tu connais bien. Pendant toute son enfance, il vécut des choses épouvantables et se retrouva très vite sans aucune famille. Tous les jours, ce garçon ressassait ses vieux souvenirs. Cela le faisait tellement pleurer que ses traits s’en trouvèrent marqués. Un jour, le garçon demanda à oublier tout ce qu’il avait traversé, pour pouvoir enfin se libérer de son passé. Ce qu’il n’avait pas prévu, continua le chat, c’est qu’en perdant tous ses souvenirs, il perdrait aussi ce qu’ils lui avaient appris. Ses souvenirs faisaient de lui ce qu’il était. Ils avaient façonné son âme à l’image de ce qu’il avait vécu et avaient fait de lui un être unique. En y renonçant, le garçon perdit son âme. Il ne souffrirait plus d’avoir connu des épreuves terribles, mais il ne serait plus désormais qu’un être insipide et ignorant. Si tu étais ce garçon, Larmes d’acide, et qu’on t’offrait ce choix : rester éternellement heureux mais sans exister réellement, ou retrouver la mémoire et ton identité au risque de souffrir de nouveau – que ferais-tu ? »

Lorsque le chat se tut, un flacon vert apparut dans l’air. Immédiatement, Larmes d’acide s’en empara et but son contenu jusqu’à la dernière goutte. Un nuage sombre s’abattit sur lui. Ses yeux s’embrumèrent. Une larme coula sur sa joue.

Quand Larmes d’acide tourna la tête, le chat posait sur lui un regard tendre et plein d’admiration. Il miaula et s’enfuit.

Florie Kong Win Chang (février 2011)

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