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	<title>L&#039;âme du pêcheur</title>
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	<description>Contes et nouvelles de Florie</description>
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		<title>Mort d&#8217;un héritier</title>
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		<pubDate>Wed, 13 Apr 2011 09:39:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>

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		<description><![CDATA[&#8220;L&#8217;homme naît bon et généreux mais la société le déprave et le rend misérable.&#8221; Jean-Jacques Rousseau … 1 … Ca commençait à sécher par endroits, mais il y en avait partout. Il en resterait forcément entre les carreaux. Il l’avait bien dit à Anne, qu’il fallait mettre du produit pour imperméabiliser les joints. Mais non, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=98&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:right;"><em>&#8220;L&#8217;homme naît bon et généreux<br />
mais la société le déprave<br />
et le rend misérable.&#8221;</em><br />
Jean-Jacques Rousseau</p>
<p style="text-align:center;"><strong>… 1 …</strong></p>
<p>Ca commençait à sécher par endroits, mais il y en avait partout. Il en resterait forcément entre les carreaux. Il l’avait bien dit à Anne, qu’il fallait mettre du produit pour imperméabiliser les joints. Mais non, elle ne l’avait pas écouté. Et maintenant, ils allaient être imbibés de sang. Il n’y aurait plus qu’à refaire le sol de la cuisine. Comme s’il n’avait que ça à faire…</p>
<p>Il ne savait plus ce qui s’était passé. Il regarda ses mains. Elles étaient recouvertes d’une pellicule rose. La gauche tenait le couteau à pain. Et il y avait de minces lignes rouges sous ses ongles. Comment tout ça était arrivé là, il n’aurait su l’expliquer.</p>
<p>Il déposa le couteau dans l’évier. Sa main tremblait.</p>
<p><em>« Anne ! »</em> appela-t-il. Sa voix aussi tremblait. Il frotta ses mains sales sur sa chemise et sortit de la cuisine. Quelque chose clochait. Que s’était-il passé ? A peine arrivé dans le salon, tout clignota dans son esprit. C’était comme si quelqu’un s’amusait à actionner un interrupteur relié à son cerveau.</p>
<p>Il détestait cette sensation, celle de ne plus contrôler son esprit. D’habitude, cela lui arrivait au travail. Il entrait dans le bureau de son chef et son cerveau commençait à clignoter. Ce n’était pas la vue de son supérieur qui causait ça, parce qu’il avait aussi cette impression quand il allait déposer un document sur son bureau en son absence. Ce n’était pas l’odeur du bureau non plus, et il n’y avait jamais de musique qui aurait pu l’incommoder. C’était vraiment quelque chose dans l’atmosphère de la pièce. Quand il arrivait, il commençait à voir des taches noires. Il devait se battre avec son esprit pour ne pas perdre l’équilibre.</p>
<p>Ce soir, c’était pareil. Mais il n’était pas dans le bureau du chef. Il ne devait pas ressentir ce malaise ici. Il était chez lui. Dans son territoire, celui sur lequel il avait encore le contrôle. Son cerveau ne pouvait pas lui faire ça ici.</p>
<p>Plus que le sang et l’amnésie, c’est cette sensation qui l’effraya. Et pourquoi Anne ne répondait-elle pas ?</p>
<p><em>« Anne ! »</em> appela-t-il encore. Pas de réponse. Il contourna le canapé en prenant garde de ne pas le toucher. Il était neuf, et ses mains sales. Alors qu’il approchait de la fenêtre, il trébucha sur quelque chose de mou.</p>
<p>C’était sa femme.</p>
<p>Elle avait une grimace affreuse sur le visage et un trou énorme dans le ventre. Autour d’elle se dessinait une large auréole rouge, en pleine expansion. Son corps n’était pas étendu comme les silhouettes qu’on voit dans les films, dessinées sur les routes où des piétons ont été renversés. Anne se tenait recroquevillée, comme un fœtus, comme leurs enfants sur les échographies.</p>
<p>Que s’était-il passé ? Il respira profondément pour ne pas vomir. L’image du couteau, dans sa main, lui revint. Il n’avait pas pu faire ça. Pas à Anne. Pas Arthur. Il s’effondra sur le canapé. Oubliant le sang qui recouvrait ses mains comme une seconde peau, il se frotta énergiquement les yeux. Pourquoi aurait-il tué sa femme ?</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Ils s’étaient rencontrés sept ans plus tôt. Arthur terminait son master spécialisé dans la gestion des PME. C’était une idée de sa mère, qui tenait à ce que l’un de ses enfants devînt chef d’entreprise. En partie pour lui faire plaisir, en partie parce qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il aurait pu faire d’autre, Arthur avait commencé par une licence d’économie, avant de poursuivre avec cette spécialisation. Depuis presque cinq ans, il apparaissait à la faculté sinon comme un étudiant brillant, du moins comme un jeune homme sérieux et appliqué, même s’il lui arrivait régulièrement d’être en retard en cours.</p>
<p>Ce mardi-là, c’était justement le cas. Il avait réussi à rattraper la panne de réveil en faisant l’impasse sur son petit-déjeuner. Après avoir fourré un paquet de Prince dans son sac, il avait descendu les escaliers en courant et était arrivé à l’arrêt juste à l’heure pour avoir le bus. Sauf que le bus n’arrivait pas. Au bout de dix minutes, Arthur partit à pied.</p>
<p>Il courait à moitié. Sa chaussette faisait un pli très désagréable sous son pied, son estomac le tirait et le vent froid lui lacérait le visage. Mais il souriait, s’imaginant sa grand-mère lui dire d’un air exaspéré : <em>« Ce n’est pas une manière de se comporter pour quelqu’un de notre rang ! »</em></p>
<p>Certains membres de la famille de la Huchette s’imaginaient encore les garants d’une certaine grandeur du peuple français. Si elle l’avait vu ce matin, les cheveux emmêlés et la chemise dépassant de sa ceinture, sa grand-mère aurait commencé par suffoquer d’indignation, avant de nier tout lien familial avec ce jeune homme. De l’imaginer marmonner de la sorte fit pouffer Arthur, qui courait toujours. Il déguisa son éclat de rire en une quinte de toux lorsqu’il vit une femme le dévisager d’un air méprisant. Les gens allaient croire qu’il était fou.</p>
<p>Quand Arthur arriva à l’université, il n’avait que deux ou trois minutes de retard. Le professeur n’était peut-être même pas encore là. Mais tandis qu’il traversait la cour, son œil fut attiré par un papier scotché sur un arbre. <em>« NOBLES »</em>, était-il écrit en gros caractères. Arthur s’approcha, intrigué, et parcourut rapidement le document.</p>
<p><em>« NOBLES… besoin… aide… thèse… influence… particule »</em>.</p>
<p>Il tourna la tête pour se retrouver nez à nez avec une jeune fille, peut-être un peu plus âgée que lui.</p>
<p><em>« Salut</em>, dit-elle en souriant.</p>
<p><em>- Salut.</em></p>
<p><em>- Tu as lu le papier ?</em></p>
<p><em>- Parcouru. C’est toi qui l’as mis là ?</em></p>
<p><em>- Tu es noble ?</em></p>
<p><em>- Pardon ?</em></p>
<p><em>- Est-ce que tu es noble ?</em> répéta-t-elle, les yeux brillants comme d’excitation.</p>
<p><em>- Je… j’ai eu des ancêtres nobles</em>, bafouilla Arthur. <em>Mais…</em></p>
<p><em>- Super !</em> l’interrompit la fille. <em>Je m’appelle Anne. Je suis doctorante en sociologie. Je fais ma thèse sur le rôle que peut jouer la particule d’un nom de famille dans le mode de vie, à une époque où on est normalement un peu au-dessus de ça.</em></p>
<p><em>- Au-dessus de quoi ?</em></p>
<p><em>- De considérations sur l’importance d’avoir ou non une préposition dans son nom de famille. C’est ironique, non ? De s’intéresser à un phénomène dont on pense qu’on a tort d’y accorder de l’importance. Je sais. C’est un peu ma démarche. C’est quoi ton nom ?</em></p>
<p><em>- Arthur.</em></p>
<p><em>- Non, ton nom.</em></p>
<p><em>- De la Huchette</em>, répondit-il, un peu honteux.</p>
<p><em>- Eh bien, Arthur de la Huchette, j’aurais besoin de t’interroger pour m’appuyer sur ton témoignage dans ma thèse. Voici mon numéro, dit-elle en montrant la dernière ligne du papier qu’elle scotchait sur tous les arbres du jardin. Appelle-moi quand tu auras un moment, qu’on se fixe un rendez-vous. »</em></p>
<p>Anne tourna les talons, laissant Arthur seul devant son arbre, le papier à la main. Il se sentait un peu insulté. Il avait l’impression qu’on voulait l’écraser sur une lame pour le placer sous la lentille d’un microscope. Mais après tout, s’il pouvait aider… Il plia la feuille en quatre et la fourra dans sa poche. Cette fois-ci, il était vraiment en retard.</p>
<p><span id="more-98"></span></p>
<p style="text-align:center;"><strong>… 2 …</strong></p>
<p>Il releva la tête. Le silence ravivait ses acouphènes, qui l’empêchaient de réfléchir. Après avoir passé quelques minutes interminables sur le canapé, il fut comme pris d’un sursaut. Il se dirigea vers la fenêtre. Dehors, les lampadaires étaient allumés. Il devinait que la température avait baissé à l’aspect diffus de leur lumière. Ils semblaient entourés de halos.</p>
<p>La famille de la Huchette vivait au dernier étage de l’immeuble, mais il entendait les bruits de la circulation à travers le double vitrage. Il recula et, d’un geste sec, tira le rideau.</p>
<p>Il se retourna. Son regard se posa de nouveau sur Anne. La flaque de sang s’était élargie. Elle commençait à imprégner le tapis qu’ils avaient acheté dans un petit magasin miteux de la Guillotière lorsqu’ils avaient emménagé ensemble. Il avait l’impression d’assister à un phénomène de marée. C’était presque imperceptible, mais le liquide vital de sa femme gagnait lentement du terrain. Bientôt, il allait se retrouver les pieds baignant dans cette eau rouge.</p>
<p>Le spectacle le subjuguait. Il y avait quelque chose de beau dans cette scène. Peut-être le contraste, entre l’affreux rictus de douleur qui déformait encore le visage d’Anne, et le calme avec lequel son sang la quittait pour de nouveaux horizons.</p>
<p>Il commençait à se noyer dans cette vision hypnotique quand il fut de nouveau saisi d’un étourdissement. Les taches noires commençaient à envahir son champ de vision. La pièce tanguait. Il crut pencher sur le côté et se rattrapa de justesse en frappant du pied sur le sol. Mais sans s’en rendre compte, c’est dans la flaque qu’il le posa, si violemment que le sang gicla et éclaboussa son pantalon, rappelant à Arthur l’horreur de la situation. Pris d’un haut-le-cœur, il se précipita aux toilettes.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p><em>« Allez, raconte.</em></p>
<p><em>- Raconte quoi ?</em> bafouilla Arthur.</p>
<p><em>- Raconte quoi, raconte quoi… L’histoire de ta famille bien sûr, quoi d’autre ? »</em></p>
<p>Arthur baissa les yeux. Cette fille lui donnait le sentiment d’être débile. Il trouvait cela plutôt insupportable, d’autant que c’était elle qui avait besoin de lui, et pas l’inverse. Elle pouvait au moins se montrer sympathique en échange. Il se racla discrètement la gorge et commença.</p>
<p><em>« De la Huchette, c’est un nom qui remonte au Moyen Age. L’un de mes aïeux était un grand propriétaire terrien, dans la plaine bressane. Je ne sais pas combien d’hectares il possédait, mais c’était lui le plus grand propriétaire de la région. Il avait des dizaines de serfs pour cultiver ses champs, récolter les céréales et les donner à moudre. On disait qu’il approvisionnait tous les foyers en farine, et que c’était grâce à lui qu’on remplissait les huches à pain…</em></p>
<p><em>- Pourquoi ce n’est pas de la Huche alors ?</em> l’interrompit Anne sur un ton désinvolte, sans quitter des yeux la feuille sur laquelle elle prenait ses notes. Arthur lui lança un regard noir.</p>
<p><em>- J’y venais, si tu permets ! »</em></p>
<p>Anne leva la tête, un rictus moqueur plaqué sur les lèvres. Elle savait qu’elle l’agaçait, mais manifestement, elle n’en avait que faire. Elle affecta un ton maniéré et lança :</p>
<p><em>« Toutes mes excuses, cher… baron ? marquis ?</em></p>
<p><em>- Duc.</em></p>
<p><em>- Duc ? Ah ouais, quand même… Alors, pourquoi de la Huchette ?</em></p>
<p><em>- Bon. Quand mon aïeul est décédé, un problème de succession s’est posé parce qu’il avait deux fils. Normalement, l’aîné aurait dû reprendre la propriété.</em></p>
<p><em>- Sauf que l’aîné était une fille</em>, tenta de deviner Anne.</p>
<p><em>- Non. L’aîné voulait entrer dans les ordres. C’est donc le cadet qui a hérité des champs. D’après ce que m’a dit ma famille, contrairement à l’aîné qui avait toujours été de nature très humble, le cadet, qui s’appelait Arthur, était avide et orgueilleux. Il voulait toujours produire plus de céréales et gagner plus d’argent.</em></p>
<p><em>- Capitalisme, bonjour… »</em></p>
<p>Arthur s’arrêta quelques secondes pour regarder Anne, surpris. Il avait cru comprendre que les sociologues donnaient la parole à leurs interlocuteurs et devaient les laisser raconter sans trop les interrompre. Si elle continuait, il allait perdre de fil de son histoire. Il se racla la gorge et reprit :</p>
<p><em>« Pour être plus efficace, il a commencé par battre ses serfs pour qu’ils travaillent plus vite. Puis il s’est rendu compte que le problème ne venait pas de la main-d’œuvre mais du mode de culture, et de la jachère.</em></p>
<p><em>- Il a arrêté de mettre son terrain en jachère ?</em></p>
<p><em>- Tu veux que je raconte ou tu fais les questions et les réponses ? </em>demanda Arthur, sérieux.</p>
<p><em>- Excuse-moi. Continue.</em></p>
<p><em>- Je pense que mon aïeul devait avoir un tempérament un peu obsessionnel. Il s’est focalisé sur le tiers de son terrain qui restait en friche chaque année, et il a décrété que c’était du gaspillage. Ca lui fendait le cœur de se dire que sur cette parcelle, il aurait pu faire pousser du blé. Donc il a décidé de renoncer à la jachère, et de toujours cultiver toutes ses terres. Mais comme tu t’en doutes, il a très rapidement épuisé son terrain. Plus rien n’a fini par y pousser. Jadis, on avait dit la famille si puissante qu’elle remplissait les huches à pain de toute la région. Désormais, elle n’était plus capable de produire des céréales que pour faire une grosse miche de pain dans chaque maison. Les autres propriétaires s’en sont bien moqués. Ils ont dit que s’il fallait compter sur Arthur pour remplir la huche, il valait mieux qu’elle ne soit pas trop grande. D’où le nom, de la Huchette. »</em></p>
<p>Comme Anne ne disait rien, Arthur ajouta :</p>
<p><em>« Donc oui, j’ai une particule. Oui, je suis d’ascendance noble. Et oui, c’est une noblesse médiévale.</em></p>
<p><em>- Tu n’as pas l’air d’en être fier…</em></p>
<p><em>- Pourquoi devrais-je l’être ? Il n’y a qu’à regarder mon patronyme pour y voir la trace des vices de la famille. Pourtant, bizarrement, on dirait que je suis le seul à m’en rendre compte.</em></p>
<p><em>- Comment ça ? </em>demanda Anne, qui semblait enfin s’intéresser vraiment à toutes ces histoires de famille.</p>
<p><em>- Ma grand-mère fait comme si elle avait à sa botte une armée de domestiques. Et elle m’en veut quand je me comporte trop comme le petit peuple</em>, dit-il en mimant des guillemets avec ses doigts.</p>
<p><em>- Ca tombe bien que tu me parles de ça, parce que je voulais justement en savoir plus sur ton éducation. »</em></p>
<p>Alors Arthur lui raconta une partie de son enfance. Pendant plus d’une heure, il évoqua le traumatisme de la raie bien droite sur le côté de la tête, quand tous ses copains ramenaient leurs cheveux en avant dans une frange. A l’école, il était le seul à porter ces affreuses chaussures de ville, décorées d’un lacet qui faisait tout le tour du pied et donnait l’impression à celui qui les portait d’être un matelot breton à qui il n’aurait manqué que la marinière.</p>
<p>Car heureusement, sa mère lui avait interdit le port des rayures. <em>« Ce motif donne l’air d’un repris de justice »</em>, disait-elle. A la place, il avait eu droit aux pulls jacquard assortis aux chaussettes de son père –chaussettes dont il avait d’ailleurs fini par hériter lorsque, la poussée de croissance adolescente aidant, il avait commencé à choisir ses chaussures au rayon adultes. Et quand la petite famille se déplaçait à la messe le dimanche matin, elle affectait un statut digne de sa particule. Madame de la Huchette s’avançait dans la nef avec un air pincé et le menton levé. Elle croyait dégager ainsi l’image d’une femme sûre d’elle. Mais elle donnait surtout l’impression de vouloir tendre la peau de son cou, de crainte que n’y apparussent des plis qui s’y installeraient définitivement avec l’âge.</p>
<p>Pourtant, ce n’était pas une lointaine cousine, ni une baronne, qu’avait épousée le père d’Arthur. Françoise de la Huchette, née Martinet, avait grandi dans une ferme bourguignonne, auprès de parents éleveurs de vaches charolaises. Elle avait rencontré Frédéric, le père d’Arthur, l’année où son devoir citoyen lui avait permis de fuir sa terrible mère. Parce qu’il avait les pieds plats, il n’avait pas pu faire son service militaire. A la place, on l’avait envoyé dans une ville de Saône-et-Loire pour aider à l’archivage et à la restauration des documents historiques.</p>
<p>Quand il était revenu avec à son bras la jeune Françoise, sa mère, Germaine de la Huchette (née Toublard et guère plus noble que sa bru) avait fait mine de se réjouir du choix de son fils. Mais elle avait par la suite fait comprendre à Françoise que, dans l’intérêt de son époux et, au-delà, de la famille entière, elle devrait veiller à se comporter conformément à son rang.</p>
<p>Au début, cela avait beaucoup amusé Françoise. Elle feignait des attitudes de grande dame. Drapée dans des manteaux plus lourds qu’elle, elle accompagnait tous les mercredis après-midi sa belle-mère chez la manucure, pour faire colorer ses ongles avec le même vernis qu’elle avait jusqu’alors trouvé au supermarché. Mais quand elle passait voir ses parents en Bourgogne, elle rechaussait avec soulagement ses vieilles bottes en plastique pour donner du foin aux vaches.</p>
<p>Et puis, petit à petit, Françoise s’était prise au jeu. Au fil des ans, ses visites chez ses agriculteurs de parents se firent plus rares. A la place, elle partait en week-end de relaxation avec sa belle-mère, ne confiant plus seulement ses mains aux soins de professionnels, mais aussi sa peau, son visage et son corps. Si bien que quand son fils naquit –et lorsqu’on entendait la famille de la Huchette discuter de la naissance des enfants, on croyait à un conte, où les bébés sortent du cœur de diverses plantes sans que jamais leurs parents ne se soient retrouvés ensemble dans une situation qui, si elle avait été révélée, eût été incommodante pour le statut de la famille– quand son fils naquit, Françoise de la Huchette était devenue une réplique moins fripée de sa belle-mère Germaine.</p>
<p>Arthur raconta ce passage de l’histoire à Anne pour lui donner une idée de l’influence que pouvait avoir sa grand-mère sur les membres de la famille. Il ajouta fièrement qu’il était le seul à lui avoir échappé. Petit, il n’avait jamais versé le flacon de parfum de grand-mère Germaine dans les toilettes. Mais c’était uniquement parce qu’on le surveillait sans cesse, l’escortant partout jusqu’à la porte de la salle de bains. Arthur avait toujours eu cette envie de répandre le liquide ambré dans ce qu’il pensait être sa place. C’était la seule solution, se disait-il, pour que sa grand-mère se rendît compte à quel point il était malodorant.</p>
<p>Le garçon n’était pas hypnotisé par le parfum étouffant de cette vieille harpie. Ses parents le forçaient à s’habiller correctement quand, le dimanche, il allait lui rendre visite. Mais même avec son pantalon à plis et sa chemise bien repassée, il prenait un malin plaisir à s’asseoir les jambes écartées. Pire encore, il lui arrivait de roter à la fin du repas.</p>
<p>Arthur rougit à cette anecdote. Il prit le prétexte de l’heure tardive pour s’échapper, se reprochant sa dernière révélation à la sociologue en herbe. Elle serait probablement citée, annotée, signée et surtout immortalisée dans une thèse.</p>
<p>Après qu’il eut remis sa veste et pris son sac, Anne se leva de sa chaise et accompagna son objet d’étude jusqu’à la porte.</p>
<p><em>« A la semaine prochaine</em>, dit-elle dans un sourire franc.</p>
<p><em>- Tu as encore besoin de moi ?</em></p>
<p><em>- Il faut bien que je voie où tu habites. »</em></p>
<p><em><!--more--></em></p>
<p style="text-align:center;"><strong>&#8230; 3 …</strong></p>
<p>L’eau de la cuvette tourbillonna dans un bruit de tempête. Jamais vomir n’avait été aussi douloureux. Son estomac entier semblait avoir voulu remonter. A part les sécrétions acides qui en tapissaient le fond, il était vide.</p>
<p>Il quitta la salle de bains dans un état second. Il avait du mal à respirer, comme si ses poumons s’enflammaient lentement. Le front recouvert de sueur, les yeux mi-clos, il avançait péniblement en s’appuyant de la main sur le mur du couloir. Lorsqu’il passa devant la chambre des petits, une frayeur soudaine le saisit. Il poussa la porte pour vérifier.</p>
<p>Ses deux petits anges dormaient profondément. La veilleuse était déjà éteinte. Leur mère avait dû passer les voir avant le…</p>
<p>Il essaya de refermer doucement pour ne pas les réveiller. Mais sa main tremblait sur la poignée, et la porte claqua légèrement. Inquiet, il tendit l’oreille. Aucun bruit à l’intérieur. Il ne fallait surtout pas les réveiller.</p>
<p>Il essuya son front dans la manche de sa chemise et regagna le salon. L’espace d’un instant, il espéra que le corps se serait volatilisé. Que le tapis ne serait plus taché, que le couteau à pain serait toujours posé sur la planche dans la cuisine et qu’Anne serait assise sur le canapé, en train de regarder la télévision. Tout ce qu’il avait vu ne pouvait être qu’une hallucination. La preuve, les enfants dormaient paisiblement, comme si rien ne s’était passé.</p>
<p>Mais à peine avait-il posé le pied sur le parquet du salon qu’il fut de nouveau saisi d’étourdissements. Les taches noires s’étaient élargies, il ne voyait plus rien. Plongé dans l’obscurité et dans un silence inhumain, il craignit de disparaître lui aussi. Il s’agrippa au premier objet qu’il trouva comme à la réalité. Cet objet, c’était la tour en métal où il rangeait tous ses disques. Lorsqu’il posa sa main dessus, un boîtier glissa. Il s’ouvrit en tombant sur le sol, et la galette qu’il contenait roula vers la fenêtre.</p>
<p>Le disque termina sa course d’une manière irréelle. Après avoir passé le coin du canapé, il bascula. Un petit bruit sec et propre aurait dû accompagner la chute. Mais il y avait quelque chose de liquide dans le son qui se produisit.</p>
<p>Machinalement, il ramassa le boîtier et se déplaça à quatre pattes pour aller récupérer le disque. C’était trop tard. Il s’était noyé dans la mare rouge qui décorait désormais le salon. La face gravée regardait le plafond, mais au lieu de faire apparaître de jolis arcs-en-ciel, elle renvoyait une lumière pourpre presque opaque. Arthur regarda le boîtier du disque. <em>Black Market Music</em>. Un violent sanglot déchira ses poumons alors qu’il était toujours à genoux devant la flaque de sang, le boîtier vide dans les mains.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Il appuya sur le bouton de l’interphone et entendit un grésillement en bas de l’immeuble. Pour une fois, il fonctionnait. Moins d’une minute plus tard, on frappa à la porte. Les coups étaient presque inaudibles. Soit elle était timide, soit elle manquait de force. Il élimina la première proposition et ouvrit la porte.</p>
<p>Anne souriait. Elle portait un petit sac en bandoulière et tenait contre sa poitrine une pochette en plastique. Arthur s’effaça pour la laisser entrer. Elle était plus petite qu’il ne le pensait.</p>
<p><em>« Bienvenue »</em>, dit-il, sans grand enthousiasme.</p>
<p>Elle se faufila entre Arthur et le mur et balaya la pièce du regard. Déjà, elle commençait à inspecter. Cela devrait être rapide, se dit-il. Il ne fallait pas l’après-midi pour observer dans les moindres détails un studio de moins de vingt mètres carrés.</p>
<p>Arthur lui proposa un thé, qu’elle accepta. Pendant qu’il faisait chauffer l’eau, il l’apercevait du coin de l’œil. Elle regardait ses photos. Il les fit défiler dans son esprit, cherchant fébrilement laquelle pourrait lui valoir des remarques moqueuses. Mais il avait eu la présence d’esprit de n’afficher dans son studio que des clichés de lui et de ses amis. Rien qui pût paraître <em>anormal</em> donc digne d’intérêt.</p>
<p>Quand le thé fut prêt, Anne s’approcha de la table. Elle tenait un CD. Arthur ne l’avait même pas vue approcher de sa chaîne.</p>
<p><em>« C’est à qui ? »</em> demanda-t-elle en s’asseyant et en posant le boîtier sur la table. Il baissa les yeux. Le dernier album de Placebo.</p>
<p><em>« Eh bien… Réfléchissons</em>, répondit-il sur un ton faussement pensif. <em>Etant donné que nous sommes dans mon appartement, que c’est un studio et qu’il est trop petit pour que quelqu’un d’autre y habite, j’imagine que ce CD m’appartient ?</em></p>
<p><em>- Sérieusement ? »</em></p>
<p>Elle semblait croire qu’il se moquait d’elle. En fait, elle posait la question pour tester sa capacité à défendre son mensonge, se dit-il. Cela l’irrita.</p>
<p><em>« Oui, sérieusement !</em> lâcha-t-il en lui arrachant le disque des mains. <em>Quoi, parce que ce n’est pas de l’opéra ou une symphonie de je ne sais qui, ça ne pourrait pas être à moi ? Si je dois te dire quelque chose de précis, tu n’as qu’à écrire les réponses que tu veux et me les donner pour que je les apprenne. Oui, j’aime Placebo ! Et j’ai un scoop pour toi : non seulement ce CD est à moi mais c’est moi-même qui l’ai acheté et j’y tiens particulièrement. »</em></p>
<p>Pendant quelques secondes, Anne fixa sur lui des yeux écarquillés. Elle ne s’attendait visiblement pas à ce qu’il s’emportât aussi facilement. Puis elle esquissa un léger sourire.</p>
<p><em>« Tu as raison, je suis venue avec beaucoup trop d’a priori</em>, reconnut-elle en baissant le regard sur sa tasse de thé. <em>Je pensais ne trouver chez toi que des photos de ta famille. Ta grand-mère au baptême d’un cousin, tes parents devant l’église. Ce genre de choses, tu vois. En fait tu n’as rien de tout ça ! Mais je suis contente de m’être trompée. Je ne crois pas que ça m’arrangera dans mon travail. Tout aurait été beaucoup plus simple pour moi si ce que j’avais supposé avait été vrai.</em></p>
<p><em>- Qu’est-ce que tu supposais ?</em></p>
<p><em>- Qu’avec la particule, on entre dans un schéma familial auquel il est impossible d’échapper. En gros, que tous les nobles ont du mobilier Louis XVI ou XI ou je ne sais lequel encore, qu’ils décorent leur appartement avec des tableaux très chers de leurs ancêtres lointains et des photos de famille. Et surtout, qu’ils intériorisent ces pratiques au point de les perpétuer de leur plein gré après y avoir été habitués enfants. Et là… là, je me rends compte que j’avais tout faux ! » </em>s’exclama-t-elle en faisant de grands mouvements du bras.</p>
<p>Arthur la sentit déstabilisée. Cela le rassura de voir qu’elle avait aussi ses failles. Mais dans moins de deux minutes, s’il ne disait rien, elle s’effondrerait. Il pesa rapidement le pour et le contre. Comme Anne commençait à lui faire pitié, il dit :</p>
<p><em>« Je préfère afficher mes potes dans mon appartement plutôt que ma grand-mère à la sortie de la messe. Mais j’ai aussi des photos de famille. Je les ai rangées. Tu… euh… tu veux les voir ? »</em></p>
<p>Le regard d’Anne s’éclaira si vivement, si rapidement, qu’Arthur aurait dû se douter qu’elle venait de jouer la comédie. Mais il ne le comprit que quelques années plus tard. Ce jour-là, il se contenta de sortir sa boîte à photos du dernier tiroir de la commode cachée dans le placard. Ils passèrent l’après-midi à regarder toutes ces images d’un petit garçon blond tiré à quatre épingles. Ils rirent de bon cœur en observant l’air coincé qui semblait gravé dans les gènes de la famille de la Huchette.</p>
<p>Et quand la discussion se calma, quand le silence commença à se faire entendre par touches entre leurs différentes remarques, Anne prit dans ses mains le CD qui était toujours sur la table. Elle ouvrit le boîtier et caressa du bout de l’index la face imprimée du disque.</p>
<p><em>« Tu sais pourquoi j’ai réagi comme ça en apprenant que tu écoutais Placebo ? C’est un groupe que j’aime beaucoup. Je les ai découverts un peu par hasard, en accompagnant des amis à un festival, et j’ai accroché. De savoir que toi, le noble, typiquement la personne avec qui je n’ai rien en commun, tu aimais aussi, ça m’a mis un coup. Surtout que tu as le dernier album, alors que je ne l’ai toujours pas écouté »</em>, conclut-elle.</p>
<p>Il y avait quelque chose de troublant. Un contraste entre le ton amusé de sa voix et le regard de chien battu qu’elle leva sur lui en prononçant cette dernière phrase. De bon cœur, Arthur lui proposa d’emporter le disque pour l’écouter.</p>
<p><em>« Merci, mais ça veut dire que tu veux me revoir ?</em></p>
<p><em>- Je pensais que tu aurais encore besoin d’autres informations pour ta thèse</em>, répondit-il.</p>
<p><em>- En fait non, tu m’as dit tellement de choses que j’ai tout ce qu’il me faut. Je ne voudrais pas t’emprunter un CD si je ne peux pas te le rendre.</em></p>
<p><em>- On se reverra bien un jour ou l’autre.</em></p>
<p><em>- C’est vrai ? Tu en as envie ? </em>demanda-t-elle en glissant l’album de Placebo dans sa pochette.</p>
<p><em>- Euh… pourquoi pas ?</em></p>
<p><em>- Si ça te fait plaisir. Je vais te laisser. Merci encore pour les histoires de famille, et pour le CD. »</em></p>
<p><em><!--more--></em></p>
<p style="text-align:center;"><!--[if gte mso 9]&gt;  Normal 0   21   false false false  FR X-NONE X-NONE              MicrosoftInternetExplorer4              &lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&gt;                                                                                                                                            &lt;![endif]--><!--[if gte mso 10]&gt;--><strong>… 4 …</strong></p>
<p>Ses larmes décoloraient le sang par touches comme des taches de javel sur un tee-shirt rouge. Il pleurait sans plus s’arrêter, sans même savoir ce qu’il pleurait. Sa femme, son amnésie, son CD ou sa vie. Il serrait les poings, si fort que ses ongles se plantaient dans la chair de ses paumes. Mais la douleur physique le laissait indifférent. Tout ce qu’il percevait, c’était ce bourdonnement incessant qui recouvrait le silence depuis des années. Il s’accrocha au dossier du canapé et, difficilement, il se releva. Mais une fois debout, il avait perdu tous ses repères. Les taches noires réapparurent devant ses yeux. Il commençait à suer de tout le visage. Fermement agrippé au canapé, il essaya d’oublier les fourmis qui lui rongeaient les jambes.</p>
<p>Les taches s’estompèrent et son salon lui réapparut, morceau par morceau. L’écran géant devant lequel Anne passait la plupart de ses soirées. La copie de vase chinois que lui avait léguée son oncle Charles. La bibliothèque, où se côtoyaient des livres de sociologie jaunis et des revues toutes neuves d’arts manuels. Cette vision familière le rassura un peu. Il baissa une fois encore le regard sur Anne, en se forçant à garder le contrôle.</p>
<p>Enfin, la flaque de sang avait cessé de s’élargir. Elle s’était changée en une étendue stagnante dans laquelle croupissait Anne. Cette carte postale le répugna. Il ne sentit aucune tristesse, seulement du dégoût.</p>
<p>Son esprit avait enfin repris le dessus.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>C’est dans un café près de l’opéra qu’elle lui avait rendu l’album de Placebo, empaqueté dans des éloges, l’air absolument enchanté par les compositions du trio britannique. Anne ne connaissait rien à la musique mais elle se fiait à ses sensations. Quand elle écoutait Placebo, la mélodie entrait en elle par ses oreilles et par tous les pores de sa peau. Et avec Black Market Music, elle s’infiltrait jusqu’à la moelle de ses os.</p>
<p>Lorsqu’ils avaient pris congé parce que le café allait fermer, Arthur avait senti un léger pincement. Cette fille était pourtant odieuse, mais il voulait la revoir. Peut-être qu’il l’aimait bien, après tout. Le destin devait être de son côté. Quelques jours plus tard, il avait eu un excellent prétexte pour la rappeler : le programme des Nuits de Fourvière venait d’être annoncé. Placebo serait là le 28 juillet. C’était un samedi soir. Arthur avait proposé à Anne de prendre deux places. Elle avait accepté. Il avait jubilé.</p>
<p>Quand tout bascula, cela faisait un mois ou deux que les places de concert étaient achetées, et rangées soigneusement pour éviter d’être perdues. Anne et Arthur se voyaient régulièrement. Ils se retrouvaient entre les cours, le soir, sortaient, passaient la nuit à l’appartement de l’un ou de l’autre.</p>
<p>Lorsque Arthur eut trouvé son stage de fin d’études, dans une entreprise de papier de la région, Anne fut la première personne à l’apprendre. Elle fut du moins la première à l’apprendre de lui. Arthur le découvrirait plus tard, ce stage avait été arrangé par ses parents.</p>
<p>En voyant que leur fils s’intéressait à Paperyon, ils avaient organisé un dîner avec le patron. Il n’y avait rien de mal à cela, c’était un lointain cousin de la belle-sœur de Frédéric. Entre le homard et la viande, Mme de la Huchette avait glissé subtilement que son fils avait postulé pour un stage dans son entreprise. Elle avait fait un petit rappel juste avant le fromage, évoquant d’une voix empreinte d’admiration les compétences en gestion de son cher enfant, qui devait trouver un stage de fin d’études pour valider son Master professionnel. Et après le dessert, le CV d’Arthur était entre les mains du lointain cousin de la belle-sœur.</p>
<p>Le stage d’Arthur avait débuté à la mi-avril, juste après Pâques. Après avoir passé le dimanche avec sa famille pour la messe et l’agneau, Arthur était allé chez Anne. Ils avaient passé la journée collés l’un à l’autre sur le canapé, à regarder avec plus ou moins d’attention les habituels téléfilms catastrophe du lundi de Pâques. Puis Arthur était resté pour la nuit. C’était stratégique : s’il se rendormait, Anne serait là pour le réveiller et l’empêcher d’être en retard dès le premier jour. Le plan fonctionna. Même s’il était un peu cerné et très fatigué, Arthur se présenta à l’heure dans le bureau de son chef. Il écouta avec intérêt le discours que celui-ci lui servait sur l’entreprise, sur ses objectifs, et sur ce que serait sa mission pendant la durée du stage. Il lut consciencieusement la pile de documents qu’on lui donna. A la fin de sa première journée, il croyait connaître tous les rouages de la compagnie.</p>
<p>Arthur s’intégra très bien à Paperyon. Quelques semaines avant la fin de son stage, il fut convoqué par le DRH, qui lui proposa un emploi. Etant donné son jeune âge et son manque d’expérience par rapport aux anciens de la boîte, il ne pouvait lui offrir le poste de ses rêves. Mais, lui assura-t-il, il gravirait très rapidement les échelons : le personnel de l’entreprise était plutôt vieillissant. Dans moins de cinq ans, la moitié des cadres seraient remplacés, dont le directeur.</p>
<p>Enveloppé dans ces rêves de réussite professionnelle, le jeune homme descendit dans le métro. Il manqua presque son arrêt tant il était pris par son imagination. Il quitta les couloirs sombres du métro. Il allait signer un CDI ! Il remonta dans la chaleur du crépuscule d’été. Il aurait des cartes de visite à son nom, avec le logo de Paperyon. Il sortit son double des clés de l’appartement d’Anne. Il pourrait récupérer d’autres stylos billes portant le nom de l’entreprise. Il monta les cinq étages à pied. Est-ce qu’il pourrait décorer son bureau comme il l’entendait ?</p>
<p>Du couloir, il entendit des grognements. Ce devait être la voisine un peu folle, qui faisait des bruits bizarres à toute heure du jour et de la nuit. Quand il glissa la clé dans la serrure, il se souvint que le concert de Placebo était le lendemain. Sa joie redoubla. C’était une excellente journée.</p>
<p>Il poussa la porte et entendit un gémissement. Ce n’était pas la voisine. Anne était couchée en boule par terre, à côté de son clic-clac. Arthur se précipita vers elle pour la relever. Elle avait les yeux fermés, les paupières plissées par la douleur. Une affreuse grimace déformait son visage.</p>
<p><em>« Mon ventre ! »</em> cria-t-elle très vite, pour pouvoir dire les deux mots en un seul souffle.</p>
<p>Ce soir-là, Arthur ne fêta pas son premier emploi. Il patienta de longues heures à l’hôpital. Les cartes de visite s’étaient envolées. A la place, il s’imaginait une appendicite, un kyste ou un ulcère.</p>
<p>Vers minuit, il apprit qu’Anne était enceinte. De trois mois.</p>
<p>Elle le savait. Lui non.</p>
<p>Sa famille ne l’avait jamais rencontrée. Il était tard, on ne l’autorisa pas à lui rendre visite.</p>
<p>Arthur partit passer la nuit dans l’appartement d’Anne, étonnamment vide et silencieux. Il revint le lendemain matin, plus fatigué que jamais mais résolu à discuter avec Anne. En entrant dans la chambre, il trouva une créature chétive allongée dans le lit. Elle avait déjà les yeux gonflés, et quand elle vit Arthur, elle recommença à pleurer.</p>
<p>Il ne comprit pas tout ce qu’elle dit, parce que les sanglots l’étouffaient. Plus elle parlait, moins cela paraissait cohérent. Puis, comme les bébés, à force de pleurer, elle finit par s’endormir.</p>
<p>Arthur resta assis à ses côtés plusieurs heures. Ce jour-là, il ne se rappela pas le moment où elle lui avait assuré prendre la pilule. Non, ce qui torturait son esprit, c’était qu’il serait père dans moins de six mois. Or il n’avait jamais parlé d’Anne à ses parents et à sa grand-mère.</p>
<p>Il allait passer un mauvais moment au déjeuner dominical du lendemain.</p>
<p>Sans compter qu’il ne verrait pas Placebo ce soir.</p>
<p><!--more--></p>
<p style="text-align:center;"><strong>… 5 …</strong></p>
<p>Deux fois. C’était la deuxième fois qu’elle essayait de lui enlever sa musique. Mais ce soir, il ne se ferait pas avoir. Il écouterait Placebo, et y prendrait d’autant plus de plaisir qu’il le ferait sans elle. Décidé, il retraversa le salon.  Il appuya sur le bouton de la chaîne. L’écran s’alluma en bleu, mais il fallut patienter quelques secondes avant que l’appareil ne se mît réellement en marche. Il ouvrit le tiroir à disques. Il pouvait en charger trois.</p>
<p>Machinalement, il déposa <em>Placebo</em>, leur premier album, dans le tiroir à l’emplacement numéro 1. Il fit tourner le plateau et programma <em>Without You I’m Nothing</em> en second. Il allait ajouter<em> Sleeping With Ghosts</em> en dernière position, quand il se souvint que le dernier album était sorti depuis peu. <em>Meds</em>. Il l’avait quelque part et ne l’avait écouté qu’une fois, sans y prêter réellement attention.</p>
<p>Il s’arrêta en plein mouvement et resta figé quelques instants, comme s’il s’apprêtait à prendre la décision la plus importante de sa vie. <em>Without You</em> ou <em>Sleeping With Ghosts</em> ? Il ne pouvait pas décemment retirer <em>Placebo</em> de la chaîne : c’était le premier album du groupe, celui par lequel il les avait connus. C’était le symbole d’une révolte d’adolescent. Surtout, c’était l’objet qui avait cristallisé le mépris de sa grand-mère pour la culture populaire qu’aimait tant son petit-fils.</p>
<p>Finalement, il fit tourner le plateau, retira<em> Without You I’m Nothing</em>, le remplaça par <em>Sleeping With Ghosts</em>, finit de remplir le tiroir en ajoutant <em>Meds</em>, et appuya sur « Play ». Si Anne ne le lui avait pas volé, il aurait écouté <em>Black Market Music</em>. Mais il n’allait pas lui en vouloir pour si peu. Plus maintenant.</p>
<p>Au son saturé de la guitare électrique et de la batterie, il s’assit sur le canapé. Le cuir crissa sous ses fesses et ses lombaires craquèrent. Arthur sentit tous ses muscles se décontracter.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Germaine lui trouva une belle robe blanche, sous laquelle on ne devinait même pas son ventre rond. <em>« N’allez pas vous imaginer que je vous accepte dans la famille pour autant, petite idiote. Vous êtes loin d’être assez… »</em>, commença-t-elle, la laissant deviner seule ce qu’il manquait à la future Madame de la Huchette.</p>
<p>Arthur et Anne se marièrent en septembre. Les feuilles qui commençaient à tomber donnèrent aux photos prises ce jour-là une couleur bucolique, qui s’accordait avec le regard amoureux des deux jeunes époux. Ils s’aimaient tendrement ; chacun des invités le voyait, à leurs regards de côté et à leurs gestes retenus.</p>
<p>Pendant toute la soirée qui suivit le mariage, Arthur et Anne se frôlèrent à peine. Elle ne s’assiérait pas sur les genoux de son mari. Tout au plus lui chuchoterait-elle quelques mots à l’oreille, le regard fixé sur celui, glacial, de la terrible grand-mère. Leur relation n’avait décidément rien à voir avec la dégoûtante promiscuité qui était devenue la norme chez les jeunes gens de leur âge. Jamais Arthur et Anne ne s’embrasseraient de façon aussi impudique. Pourtant, eux avaient de leur côté la bénédiction du maire et du curé.</p>
<p>La robe d’un blanc éblouissant, l’élégance d’Arthur dans son costume taillé sur mesure, produisirent l’effet qu’en attendait Germaine de la Huchette : elles semèrent le trouble dans l’esprit de tous les invités, qui repartirent déboussolés. En une soirée, ils perdirent la notion du temps, au point que quand la petite Jeanne naquit, trois mois plus tard seulement, personne ne broncha.</p>
<p>C’était un délicieux petit bébé. Une poupée brune comme sa maman, avec une tête toute ronde et des joues bien rebondies. Arthur aurait voulu l’appeler Léa ou Emma, mais Anne, qui avait abandonné sa thèse, s’était plongée dans des livres destinés aux futures mamans, sur les conseils de sa belle-mère. Elle avait vu quelque part que les vieux prénoms allaient commencer à revenir à la mode. Et il y avait dans « Jeanne » quelque chose d’à la fois simple et gracieux. C’était, avait-elle décrété, le prénom parfait pour la dernière-née de la Huchette.</p>
<p>Quand la fillette fit ses premiers pas, Arthur fut forcé de reconnaître qu’Anne avait raison. Jeanne se déplaçait avec une aisance quasi surnaturelle pour un enfant de son âge. Lorsqu’elle tombait, elle le faisait très élégamment. Ce n’était pas une vulgaire chute suivie d’une dizaine de minutes de pleurs. Jeanne semblait au contraire s’affaisser lentement. Et quand son derrière, bien protégé par une couche épaisse, heurtait le sol, son visage n’exprimait que de la surprise. Ses yeux et sa bouche s’arrondissaient en chœur. Mais jamais elle ne pleurait pour si peu.</p>
<p>Tout ceci, Arthur le tenait de son épouse et de sa mère. Car lorsqu’il rentrait le soir, Jeanne était déjà couchée. Françoise, au contraire, passait de plus en plus de temps à leur appartement. Anne s’était liée d’amitié avec la mère d’Arthur, elle qui n’avait plus de nouvelles de la sienne depuis qu’elle lui avait annoncé être enceinte, plus d’un an auparavant. Françoise et Anne sortaient souvent ensemble dans des salons de thé ou des merceries. Elles y achetaient des pelotes pour tricoter à la petite des pyjamas bien chauds pour l’hiver.</p>
<p>C’était Françoise qui avait appris à Anne à manier les longues aiguilles. <em>« C’est une activité bien noble, ma chère fille, que de tricoter des habits pour ses enfants »</em>, lui expliqua-t-elle. Cela amusait Anne de jongler avec les aiguilles à tricoter, et elle aimait se dire que sa fille portait des vêtements sur mesure. Mais ce qui lui procurait le plus grand plaisir, c’était de savoir qu’à chaque fois qu’elle lui montrait un nouveau tricot, elle réussissait à arracher un sourire bienveillant à la grand-mère d’Arthur.</p>
<p>A Paperyon, le départ tant attendu des anciens eut bien lieu, et on proposa bien à Arthur un poste de cadre. Mais, à la tête de l’entreprise, on décida de profiter de cette vague de départs pour réduire les effectifs. Alors Arthur passait de plus en plus de temps au bureau. Quand il ne se chargeait pas de contrôles administratifs, il devait convoquer certains employés pour discuter de leur évolution au sein de l’entreprise. Au début, cela le réjouit. Plus de responsabilités, plus de travail, plus d’argent et plus de considération. Lorsque, trois ans plus tard, le directeur de Paperyon quitta à son tour la maison, Arthur s’attendait à ce qu’on lui proposât le poste. Le DRH avait évoqué la question avec lui, et Arthur pensait avoir bien fait sentir qu’il était prêt pour ces nouvelles responsabilités.</p>
<p>Mais une combinaison de facteurs externes vint contrecarrer ses ambitions.</p>
<p>Le président de Paperyon, le cousin éloigné de la belle-sœur de Frédéric de la Huchette, reprit contact avec une partie de sa famille, qu’il avait perdue de vue depuis des années. Il découvrit que son jeune cousin, un certain Xavier du Clos de la Reine, venait de terminer des études de gestion après un stage au siège d’un groupe spécialisé dans le travail en intérim.</p>
<p>Anne commença à prendre énormément de poids et son ventre à s’arrondir encore – un peu moins harmonieusement que la première fois, mais sous l’œil attentif de sa belle-mère.</p>
<p>La nouvelle de la seconde grossesse de Mme de la Huchette parvint aux oreilles du DRH de Paperyon le vendredi.</p>
<p>Le lundi, Xavier du Clos de la Reine était convoqué à un entretien. Il passa une douzaine de minutes dans les locaux de Paperyon.</p>
<p>Le jeudi, le bruit courut dans l’entreprise qu’on avait trouvé le nouveau directeur.</p>
<p>Le lundi suivant, un communiqué de presse faisait état d’un changement à la direction de Paperyon. A Monsieur Jean-Luc Poche succédait Monsieur Xavier du Clos de la Reine. Tous les salariés de l’entreprise Paperyon souhaitaient la bienvenue à leur nouveau directeur, même s’ils regretteraient M. Poche pour son efficacité et sa bonne humeur.</p>
<p>Arthur s’accommoda bien du changement de direction. Il attendrait son heure pour monter une marche de plus dans la hiérarchie. Ou, comme le lui avait si souvent suggéré sa mère, il finirait par quitter Paperyon pour monter sa propre entreprise. En attendant, il demeurait le bras droit de Xavier du Clos de la Reine. Pas officiellement, car Paperyon n’était pas une structure suffisamment importante pour avoir un directeur et un directeur adjoint. Mais dans les faits, Arthur remplaçait parfois Xavier lors de réunions ou prenait certaines décisions en son absence.</p>
<p>Cette situation dura jusqu’au jour où Xavier du Clos de la Reine apprit, un peu par hasard en discutant à la cafétéria de l’entreprise, qu’Arthur de la Huchette avait postulé pour obtenir le poste de directeur. A partir de ce jour-là, il se méfia du jeune père de famille et il se jura, sans se l’avouer, qu’il mettrait tout en œuvre pour lui gâcher la vie. Comme dans ses études et dans tout ce qu’il avait entrepris, il réussit.</p>
<p><!--more--></p>
<p style="text-align:center;"><strong>… 6 …</strong></p>
<p>Le CD se termina et la chaîne passa automatiquement au deuxième album. Ce patchwork sonore le tira de son assoupissement. Il se sentait soudain exténué, comme s’il avait quatre-vingts ans. Il avait faim.</p>
<p>Au prix de gros efforts, il se souleva et se rendit dans la cuisine. Sur la table, son dîner l’attendait toujours, recouvert d’une cloche en plastique. Il enjamba la tache de sang qui coagulait sur le carrelage et plaça l’assiette dans le four à micro-ondes.</p>
<p>En attendant, il se retourna à demi. Il était toujours en équilibre instable, ses jambes formant un pont au-dessus du sang. La cuisine n’était pas vraiment en désordre. Il y avait à peine quelques miettes sur la table. Les assiettes des enfants séchaient déjà sur l’égouttoir. Seul restait au fond de l’évier le couteau à pain. Une petite goutte d’eau s’échappait de temps à autre du robinet. Elle coulait sur la lame et emportait, en cheminant vers le siphon, un peu de la couleur rouge qui souillait l’arme.</p>
<p>Le four sonna. Arthur prit l’assiette et ôta la cloche : de la purée maison accompagnée d’une paupiette de veau. Elle avait même enlevé la ficelle pour lui. C’était le repas qu’Anne lui préparait quand elle voulait le réconforter, ou lorsqu’elle avait quelque chose à se faire pardonner.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Arthur entra timidement dans le bureau de Xavier du Clos de la Reine. Il n’y avait personne, mais il régnait dans la pièce une atmosphère étrange. Pris d’étourdissements, le jeune homme échappa la pile de documents qu’il tenait à la main. Il s’accroupit pour ramasser les feuilles qui venaient de s’éparpiller sur le sol. Son estomac l’élança. Il n’avait bu qu’un café depuis son réveil et avait repoussé son déjeuner pour terminer ce dossier.</p>
<p>Arthur déposa sur le bureau en acajou l’étude qui avait été demandée par une maison d’édition de la région. Il arracha un post-it à la pile qui trônait sur le pied de la lampe et s’apprêtait à laisser un mot quand la porte s’ouvrit.</p>
<p><em>« Ah Arthur, te voilà ! Je te cherchais</em>, dit Xavier.</p>
<p><em>- Je passais en coup de vent te déposer le dossier pour l’éditeur.</em></p>
<p><em>-L’éditeur ? Quel édit… Oh non ! </em>s’exclama Xavier en plaquant une main sur sa bouche. <em>Je suis tellement désolé, j’ai oublié de te le dire. Il nous a appelés il y a quelques jours pour annuler. Apparemment, ils ont eu de gros soucis financiers ces derniers temps avec la crise. Vraiment, Arthur, je suis confus. Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête… Mais au moins, ce sera fait pour la prochaine fois. Je pense qu’ils reviendront vers nous dans quelques mois. L’avantage, c’est que nous n’aurons pas à les faire attendre. »</em></p>
<p>Le jeune patron esquissa un sourire. Il se passa la main dans les cheveux. Arthur se concentrait sur son estomac, espérant l’empêcher de gargouiller.</p>
<p><em>« Dis-moi Arthur, puisque tu es là. Je dois m’absenter quelques heures cet après-midi, mais je n’ai pas eu le temps de terminer ce que j’avais à faire. Ca doit être fini avant demain. Tu veux bien t’en charger ? Ca ne sera pas très long.</em></p>
<p><em>- Bien sûr</em>, soupira Arthur.</p>
<p><em>- Parfait. Je t’ai tout envoyé par mail il y a une vingtaine de minutes. Je dois vraiment y aller. Rassure-moi, tu as Office 2007 ?</em></p>
<p><em>- Non, tu me le demandes toutes les semaines. J’ai Office 2000.</em></p>
<p><em>- Ah… Dans ce cas-là, il faudra que tu ailles voir le service informatique. J’ai enregistré sous le mauvais format, et je n’ai vraiment pas le temps de m’en occuper maintenant. Merci. »</em></p>
<p>Quand Xavier s’éclipsa, Arthur se retrouva seul dans son bureau, les bras ballants. Il regarda la magnifique pendule qui ornait la pièce. 15h12. Il allait encore sauter le déjeuner.</p>
<p>Il fallut deux heures pour régler le problème sur le document. Tout ce temps pour enlever un x dans l’extension du fichier, se dit Arthur. Quand il put enfin l’ouvrir, il eut une réaction de soulagement. Ce dossier, il le connaissait. C’était lui qui avait commencé à le traiter, un autre jour où Xavier avait dû partir en urgence sur un rendez-vous mystérieux dont il ne rendait jamais compte.</p>
<p>Mais à mesure qu’il lisait, pour savoir par où commencer, son enthousiasme s’effaçait. Le fichier était exactement dans l’état où il l’avait laissé une semaine plus tôt. Et il était loin d’être terminé. A 17h20, il s’attela à la tâche, s’efforçant d’occulter le fait qu’il aurait aussi bien pu rouvrir sa propre version du document. Il aurait gagné beaucoup de temps.</p>
<p>D’ailleurs, si DCDR n’avait pas touché au travail d’Arthur, pourquoi avait-il pris la peine de changer le format d’enregistrement ?</p>
<p>Arthur avala quelques bonbons pour faire taire son estomac. Il travailla longtemps, mais parvint à boucler le dossier. Quand il partit, la nuit était déjà tombée depuis bien longtemps. Il salua la femme de ménage, dont il ne connaissait toujours pas le nom alors qu’il la croisait tous les soirs en partant. Une fois de plus, sa voiture était la dernière stationnée dans le parking.</p>
<p>Pendant tout le trajet du retour, il se demanda à quoi ressemblait celle de DCDR. Il n’avait peut-être pas encore le permis de conduire. Il s’imagina son patron sur une voiture à pédales. Cette pensée lui arracha un sourire, et il ricana intérieurement jusqu’à ce qu’il eut garé son monospace.</p>
<p><em>« Ton dîner est prêt ! »</em></p>
<p>Arthur déposa ses clefs dans le vide-poches en ivoire, suspendit sa veste au porte-manteaux et se dirigea vers la cuisine. Il flottait dans l’appartement des effluves de crème et de viande grillée.</p>
<p><em>« Je n’en peux plus</em>, soupira-t-il en se laissant mollement tomber sur une chaise.</p>
<p><em>- Tu travailles trop. »</em></p>
<p>Anne posa une assiette fumante devant son époux. Elle avait les joues très rouges. Il leva les yeux vers l’écran du four à micro-ondes, qui indiquait 22 : 35.</p>
<p><em>« Je suis désolé, Anne. J’aimerais rentrer plus tôt, mais tout ne se passe pas comme je l’espérais au travail.</em></p>
<p><em>- Mmmmm.</em></p>
<p><em>- DCDR n’arrête pas de prétexter des réunions pour me filer son boulot.</em></p>
<p><em>- Eh bien, ne le fais pas</em>, suggéra Anne, en plantant son regard dans celui d’Arthur. <em>Ce n’est pas ton poste. Tu n’es pas un esclave. Alors ne le fais pas.</em></p>
<p><em>- Ce n’est pas si simple que ça, Anne, enfin. Si je ne le fais pas, personne ne le fera. Ce sont des tâches importantes. L’avenir de l’entreprise en dépend. Et si Paperyon coule, toi, moi, et les enfants, nous coulons avec.</em></p>
<p><em>- Alors fais-toi une raison, mais arrête de dramatiser la situation. Ta mère pense…</em></p>
<p><em>- Ma mère a toujours pensé beaucoup de choses et en a fait nettement moins !</em> s’emporta-t-il. <em>Je ne peux pas entendre ça en rentrant à la maison. Je passe des journées difficiles. Je reçois un seul salaire alors que j’occupe officieusement deux postes. Du matin quand j’arrive, DCDR me fait des misères. Il m’envoie des documents dans un format que je ne peux pas lire sur mon ordinateur. Il me fait remplir des dossiers dont il n’a plus besoin. Il me charge de certaines affaires alors que quelqu’un d’autre s’en occupe déjà dans la boîte. »</em></p>
<p>Arthur regarda Anne, qui s’était assise en face de lui. Il avala une bouchée de paupiette de veau. C’était délicieux.</p>
<p><em>« Je n’en peux plus ! Encore cet après-midi, il a attendu que j’aie terminé un dossier pour me dire que je l’avais fait pour rien. Tout ça en souriant ! Tu sais comment il est. Tu l’imagines bien, hein, son petit sourire en coin. Il a souri et m’a dit que le client s’était rétracté quelques jours plus tôt mais qu’il n’avait pas eu le temps de m’en parler. Et ça lui a fait plaisir de me le dire, je t’assure !</em></p>
<p><em>- Tu as dû rêver, il ne souriait pas vraiment…</em></p>
<p><em>- Si, si ! Il souriait ! Je t’assure qu’il souriait ! J’ai passé plus d’une semaine sur ce dossier. J’ai une pile énorme qui attend sur mon bureau. J’ai encore dû faire son boulot à sa place. Et ce…ce connard me fait travailler pendant des jours sur un contrat dont il sait pertinemment qu’il ne tient plus. Je vais devenir fou, Anne ! Je te garantis que je vais devenir fou !</em></p>
<p><em>- Allons, calme-toi, Arthur</em>, dit-elle avec douceur, en lui touchant le bras. <em>Tu vas réveiller les enfants. Tristan a eu du mal à s’endormir ce soir. »</em></p>
<p><!--[if gte mso 9]&gt;  Normal 0   21   false false false  FR X-NONE X-NONE              MicrosoftInternetExplorer4              &lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&gt;                                                                                                                                            &lt;![endif]--><!--[if gte mso 10]&gt; &lt;!   /* Style Definitions */  table.MsoNormalTable 	{mso-style-name:&quot;Tableau Normal&quot;; 	mso-tstyle-rowband-size:0; 	mso-tstyle-colband-size:0; 	mso-style-noshow:yes; 	mso-style-priority:99; 	mso-style-qformat:yes; 	mso-style-parent:&quot;&quot;; 	mso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt; 	mso-para-margin:0cm; 	mso-para-margin-bottom:.0001pt; 	text-align:justify; 	line-height:115%; 	mso-pagination:widow-orphan; 	font-size:11.0pt; 	font-family:&quot;Calibri&quot;,&quot;sans-serif&quot;; 	mso-ascii-font-family:Calibri; 	mso-ascii-theme-font:minor-latin; 	mso-fareast-font-family:&quot;Times New Roman&quot;; 	mso-fareast-theme-font:minor-fareast; 	mso-hansi-font-family:Calibri; 	mso-hansi-theme-font:minor-latin;} --> <!--[endif]-->Arthur ravala la bile qui commençait à remonter dans sa gorge. Il avait beau détester le prénom de son fils, il ne voulait pas le réveiller. S’il dormait mal cette nuit, il serait insupportable le lendemain. Anne aurait du mal à s’occuper de lui et serait désagréable le soir lorsqu’il reviendrait. Il termina son repas en silence. La colère recouvrait le goût exquis de sa purée, qui devenait amère. Tout ce qu’il approchait pourrissait. Il finirait par éclater, il le savait.</p>
<p><!--more--><!--[if gte mso 9]&gt;  Normal 0   21   false false false  FR X-NONE X-NONE              MicrosoftInternetExplorer4              &lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&gt;                                                                                                                                            &lt;![endif]--><!--[if gte mso 10]&gt;--></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;"><strong>… 7 …</strong></p>
<p>Il savoura chaque bouchée de son assiette, et l’essuya même avec un morceau de pain – qu’il coupa à la main, le couteau étant hors d’usage. Tout au long du dîner, alors que Placebo continuait de jouer dans le salon, il garda à l’esprit que ce qu’il mangeait, c’était le dernier repas préparé par Anne.</p>
<p>Pourtant, il n’en aima pas le goût. La purée n’était pas salée, la paupiette trop grasse. Si elle avait été toujours en vie, il lui en aurait touché deux mots. Il était en droit d’attendre mieux que cela après une journée épuisante de travail. Anne n’avait rien d’autre à faire de la journée. Elle pouvait au moins essayer de cuisiner correctement. Ce soir, il avait l’impression que son repas avait été préparé par une personne dont l’esprit était ailleurs, par quelqu’un de préoccupé.</p>
<p>Non, décidément, rien n’allait. Une vue répugnante, un repas insipide. Et cette affreuse odeur qui commençait à lui remplir les narines. Une odeur qu’il n’aurait su décrire. Il n’avait jamais approché la mort avant, mais si elle avait une odeur, c’était forcément celle-ci.</p>
<p>Maintenant qu’il était rassasié, peut-être était-il temps qu’il s’occupât d’Anne. Elle ne pouvait pas rester au milieu du salon. Mais il ne pouvait pas non plus appeler une ambulance ou même la police : on l’accuserait obligatoirement du crime. Plusieurs solutions lui traversèrent l’esprit à la vitesse de la lumière. Des solutions inavouables, qui combinaient un autre couteau et le vide-ordures, une solution acide et la baignoire, ou encore une valise et le Rhône.</p>
<p>Quoi qu’il fît, il devait le faire silencieusement. Les enfants dormaient. Il ne devait pas les réveiller. Tristan avait toujours le sommeil fragile. Il se leva, plaça ses couverts bien à plat dans l’assiette qu’il avait utilisée et déposa le tout au fond de l’évier, sur le couteau sale.</p>
<p>Lorsqu’il se retourna, il resta une seconde à contempler la tache de sang dans la cuisine. Elle lui rappelait la toile d’un artiste contemporain dont il avait oublié le nom. Il finit par l’enjamber pour retourner dans le salon. A peine arrivé devant le canapé, il perdit de nouveau consistance. Ce n’étaient plus des taches noires qui défilaient devant lui, mais des caches aveuglants. Et en même temps que ce noir s’allumait devant lui, une migraine insupportable lui saisissait les tempes. Quelque chose clochait. Quelque chose qu’il ignorait, qui n’était pas ce cadavre au milieu du salon. Qu’avait-il donc fait ?</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p><em>« Ne me parle plus jamais sur ce ton-là, tu entends ?</em></p>
<p><em>- Mais…</em></p>
<p><em>- Ca suffit maintenant ! Je suis fatigué. Je te l’ai dit, ce soir, hier. Tous les jours, je te le dis, et tous les jours tu continues à m’emmerder quand même. Je te rappelle que c’est pas grâce à toi que cette famille vit. Tu fais la cuisine, tu tricotes des chiffons, mais à part ça ? Si tu te mettais à balayer et à nettoyer un peu, je n’aurais peut-être pas à travailler autant. On économiserait une femme de ménage. Quand je pense à ce que tu étais quand on s’est rencontrés, et quand je vois ce que tu es devenue… tu me répugnes. Tu n’as même pas été capable de terminer ta thèse. Finalement, qu’est-ce que tu as fait de ta vie ? Des enfants ? Les poules et les vaches savent en faire aussi. Alors maintenant, tais-toi, Anne. Tais-toi, tu m’ennuies. Toi, ma mère, les enfants, vous m’ennuyez tous. Vous me fatiguez alors que je suis déjà épuisé ! </em>s’exclama Arthur.</p>
<p><em>- Tristan dort…</em></p>
<p><em>- Qu’il se réveille ! </em>s’écria-t-il. <em>Tu pourras aller le rendormir. Au moins, tu auras quelque chose d’utile à faire ! »</em></p>
<p>Le cri d’un bébé se fit entendre. Avant de partir dans le couloir, Anne posa sur Arthur un regard noir. Ses yeux étaient cernés. Elle revint quelques minutes plus tard. Elle portait dans ses bras Tristan, qui pleurait de plus belle. Arthur s’approcha d’Anne. Agacé par les cris du petit, il tenta de les recouvrir.</p>
<p><em>« Tais-toi ! Tais-toi !</em> hurla-t-il.</p>
<p><em>- Arthur ! </em>le reprit Anne. <em>Tu fais quoi, là ? Tu veux le rendre sourd ? C’est un bébé, il est fragile ! »</em></p>
<p>Il lui répondit par un sourire exagérément large. C’était effrayant. Anne sentit les battements de son cœur s’accélérer. Ils étaient étouffés par la couverture en laine dans laquelle elle avait enveloppé Tristan. Arthur ramassa un coussin sur le canapé, où était posé un lapin en peluche. Le regard fixé sur la tête ronde du petit, qui pleurait toujours, il fit mine d’étouffer le lapin.</p>
<p><em>« Seigneur ! »</em> s’écria Anne. Elle courut dans la chambre des enfants et verrouilla la porte derrière elle. Jeanne dormait toujours, malgré les pleurs incessants de son frère. Dans le salon, Arthur répéta <em>« Seigneur ! » </em>avant de ricaner bruyamment. Anne s’assit par terre, contre le lit à barreaux du bébé. Elle le berçait doucement, tentant d’oublier sa propre peur.</p>
<p>Soudain, une voix proche du bourdonnement se fit entendre, de l’autre côté de la porte.</p>
<p><em>« On était heureux. Jusqu’à ce que tu sois enceinte, on était très heureux. Tu te rends compte que depuis l’arrivée des enfants, tu n’es plus personne ? Tu aurais pu être sociologue, Anne. Tu aurais pu avoir une carrière, être utile, être intéressante… enfin, rester intéressante. Jusqu’à la naissance de Jeanne, tu étais intelligente. Mais les enfants te prennent toute ton énergie. Tu le sais, ça, que c’est à cause des enfants que tu as tout perdu ? Depuis qu’ils sont là, tu ne sais plus réfléchir. Tu es tout juste bonne à nourrir ta marmaille et à boire le thé avec ma mère. Une parfaite petite femme au foyer de bonne famille. »</em> Il fit une courte pause. <em>« Moi, je peux t’aider à redevenir comme avant. Réfléchis-y bien. Avec les enfants, sans moi, tu es coincée dans ta misérable vie de potiche. Mais si tu fais ce que je te dis, tout redeviendra comme avant. Rappelle-toi comme nous étions heureux avant Tristan, avant Jeanne. Ca ne t’est pas arrivé depuis très longtemps, mais maintenant, c’est à toi de décider, ma chérie. »</em></p>
<p>Arthur gratta la porte avec ses ongles et repartit. Tristan pleurait toujours.</p>
<p><!--more--></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;"><strong>… 8 …</strong></p>
<p>Aux vertiges s’ajouta la nausée. Il n’avait pas pu faire ça. Il tira violemment sur la porte et courut dans le couloir.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Quand Arthur rentra ce soir-là, Anne se tenait debout devant le canapé, le menton collé sur la poitrine. Elle avait peur, il le voyait.</p>
<p><em>« Les… »</em> elle se racla la gorge. <em>« Les enfants dorment. »</em> De la voir ainsi affaiblie attristait Arthur, mais sous cette déchirure de surface pétillait une étincelle de plaisir. Elle lui avait obéi.</p>
<p>Il tendit le cou pour lire l’heure sur la chaîne hi-fi. 21 heures 37.</p>
<p><em>« Tu as dîné avec eux ? »</em> demanda-t-il.</p>
<p>Anne hocha la tête en regardant le sol. Elle ressemblait à une gamine honteuse. L’étincelle pétilla de plus belle. Ses doigts étaient si crispés, froissaient si frénétiquement le bas de son pull, qu’Arthur crut qu’ils allaient le déchirer. La peine qu’il avait ressentie s’effaça.</p>
<p><em>« J’ai faim »</em>, soupira-t-il. En passant devant Anne pour aller dans la cuisine, il posa une main sur son épaule. Elle se raidit. Anne n’avait pas simplement peur, elle était absolument terrifiée. A force d’agitation, les étincelles de plaisir s’enflammèrent.</p>
<p>Elle le suivit à l’intérieur de la cuisine et réchauffa son repas. Quand le four sonna, elle en sortit l’assiette, toujours recouverte de la cloche en plastique, et la posa d’une main tremblante sur la table. Comme tous les soirs, elle prit place en face de lui, sans manger. Mais elle ne le regardait pas. Elle semblait obnubilée par ses propres mains. Elle se frottait constamment le bout des doigts, comme s’ils avaient été recouverts d’une substance sale dont jamais elle ne pourrait se débarrasser.</p>
<p>Arthur l’observait. Il saisit son poignet. Elle se crispa et lâcha, très rapidement :</p>
<p><em>« Je vais appeler la police.</em></p>
<p><em>- Pardon ?</em></p>
<p><em>- Je vais appeler la police. Lâche-moi, je vais appeler la police.</em></p>
<p><em>- Non, Anne. Tu n’appelleras pas la police. Rappelle-toi ce que nous avions dit. Maintenant nous sommes libres. Tu t’en souviens ? Sans les enfants, pas besoin de travailler aussi tard. »</em></p>
<p>Anne secouait vivement la tête, le poignet toujours enserré par la main de son mari. Elle ne pleurait pas, mais elle avait les yeux fermés, tout plissés. Soudain, elle se leva, si vite qu’Arthur lâcha son poignet.</p>
<p>Elle venait de décrocher le téléphone de la cuisine. Elle allait appeler la police, tout leur avouer.</p>
<p>Arthur saisit le premier objet qu’il trouva. Il le reconnut, en sentant le contact d’un plastique lisse, légèrement abîmé sur le dessus, là où était posé son majeur. C’était le couteau à pain. Il allait lui faire mal, mais il n’avait pas le choix. Il agita le couteau en l’air au moment où Anne s’apprêtait à composer le numéro. Elle poussa un petit cri. Elle était blessée au bras, et son sang coulait abondamment sur le carrelage. Anne quitta la cuisine en courant. Arthur la suivit, toujours armé de son couteau.</p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;"><!--more--><!--[if gte mso 9]&gt;  Normal 0   21   false false false  FR X-NONE X-NONE              MicrosoftInternetExplorer4              &lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&gt;                                                                                                                                            &lt;![endif]--><!--[if gte mso 10]&gt;--><br />
<strong>… 9 …</strong></p>
<p>Il poussa la porte des enfants, qui tapa bruyamment contre le mur de leur chambre. Il n’y fit pas attention. La lumière du salon arrivait jusqu’à lui. Elle projetait son ombre, gigantesque et déformée, sur le mur à côté du lit de Tristan.</p>
<p>Il souleva la couverture d’un lit, puis de l’autre. Aucun des deux enfants ne bougea. Il secoua sa petite Jeanne, mais elle n’était plus qu’une poupée de chiffon. De l’autre côté, Tristan ne réagissait guère plus. Son ventre ne se soulevait même pas. Elle l’avait fait.</p>
<p>Les jambes d’Arthur se dérobèrent sous son corps. Il s’effondra. Il avait envie de pleurer mais ne le pouvait pas. Tout ce qui montait jusqu’à ses yeux, c’était l’image du dossier qu’il avait laissé ouvert sur son bureau, se disant que pour une fois, Xavier du Clos de la Reine pourrait bien attendre jusqu’au lendemain. Dans le lointain, il distinguait une mélodie cristalline, qui lui rappelait celle d’une boîte à musique. Il la connaissait par cœur. Placebo continuait de tourner dans le salon, et la chaîne venait d’atteindre la dernière piste du deuxième album.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Anne tenta de se mettre à l’abri derrière le canapé. Elle paniquait, ne savait plus où aller. Elle finit par rester immobile.</p>
<p><em>« J’ai fait tout ce que tu m’as dit</em>, hurla-t-elle. <em>J’ai broyé les cachets. Je les ai mis dans leur purée. J’ai porté tout ça à leur bouche ! »</em></p>
<p>Elle se tenait le bras. La blessure était profonde. Elle avait déjà perdu beaucoup de sang dans la cuisine.</p>
<p>Parce qu’elle sanglotait, parce que ses yeux débordaient de larmes, elle ne vit pas qu’Arthur se rapprochait lentement. Ce n’est que lorsqu’il se trouva face à elle que la surprise se dessina sur son visage. Elle se changea bien vite en une expression d’horreur, et de douleur.</p>
<p>Arthur venait de planter dans son ventre le couteau cranté. Il poussa Anne en arrière. Elle s’effondra sur le sol. Par réflexe, elle se mit en boule, les mains plaquées sur la plaie de son abdomen. Quand sa vision commença à se troubler, elle voyait un liquide rouge se répandre autour d’elle comme l’eau qui s’échappe d’un tuyau percé. Arthur était toujours là. Il essuyait la sueur qui perlait sous son nez, et il semblait perdre l’équilibre.</p>
<p>Puis il partit, en titubant, en direction de la cuisine.</p>
<p><!--more--><!--[if gte mso 9]&gt;  Normal 0   21   false false false  FR X-NONE X-NONE              MicrosoftInternetExplorer4              &lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&gt;                                                                                                                                            &lt;![endif]--><!--[if gte mso 10]&gt;--></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;"><strong>… 10 …</strong></p>
<p>Qu’allait-il faire ? Il venait de retourner au salon, triste, épouvanté, paniqué. Il s’assit de nouveau au bord du canapé et prit sa tête entre ses mains. Il avait envie de planter ses doigts dans son crâne jusqu’à en décoller toute la peau. La douleur physique le divertirait de l’horreur de son crime.</p>
<p>Il avait forcé sa femme à tuer ses enfants. Il venait de tuer sa femme. Il avait donc tué sa femme et ses deux enfants.</p>
<p>Les acouphènes disparurent soudain, pour la première fois depuis des années. Il n’y eut plus ce filtre entre la musique et lui.</p>
<p>Le nouvel album de Placebo avait commencé. La première chanson touchait à sa fin.</p>
<p>Il relâcha doucement la prise de ses doigts sur son crâne. Il se précipita dans la salle de bains et sortit du placard un vanity en plastique bleu translucide. Dans la cuisine, il remplit un grand verre avec l’eau du robinet.</p>
<p>Il s’installa de nouveau sur le canapé pour ouvrir le coffret bleu. Il contenait une bonne vingtaine de boîtes de médicaments commencées mais jamais terminées. Un à un, Arthur libéra les comprimés de leurs plaquettes. Et un à un, il les avala, avec une gorgée d’eau. Il garda pour la fin le petit cachet rouge. Puis il s’allongea sur le cuir du canapé, et attendit.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang </em>(février &#8211; mars 2011)<br />
Atelier d&#8217;écriture sur le fait divers<br />
Théâtre de la Colline (Paris)</p>
<p style="text-align:right;">
<p style="text-align:right;"><a href="http://lamedupecheur.wordpress.com/table-des-matieres/">Lire autre chose</a></p>
<div id="_mcePaste" class="mcePaste" style="position:absolute;left:-10000px;top:9389px;width:1px;height:1px;overflow:hidden;"><!--[if gte mso 9]&gt;  Normal 0   21   false false false  FR X-NONE X-NONE              MicrosoftInternetExplorer4              &lt;![endif]--><!--[if gte mso 9]&gt;                                                                                                                                            &lt;![endif]--><!--[if gte mso 10]&gt; &lt;!   /* Style Definitions */  table.MsoNormalTable 	{mso-style-name:&quot;Tableau Normal&quot;; 	mso-tstyle-rowband-size:0; 	mso-tstyle-colband-size:0; 	mso-style-noshow:yes; 	mso-style-priority:99; 	mso-style-qformat:yes; 	mso-style-parent:&quot;&quot;; 	mso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt; 	mso-para-margin:0cm; 	mso-para-margin-bottom:.0001pt; 	mso-pagination:widow-orphan; 	font-size:11.0pt; 	font-family:&quot;Calibri&quot;,&quot;sans-serif&quot;; 	mso-ascii-font-family:Calibri; 	mso-ascii-theme-font:minor-latin; 	mso-fareast-font-family:&quot;Times New Roman&quot;; 	mso-fareast-theme-font:minor-fareast; 	mso-hansi-font-family:Calibri; 	mso-hansi-theme-font:minor-latin; 	mso-bidi-font-family:&quot;Times New Roman&quot;; 	mso-bidi-theme-font:minor-bidi;} --> <!--[endif]--></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;"><strong><span style="font-size:16pt;line-height:115%;font-family:&quot;">… 4 …</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;">
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Ses larmes décoloraient le sang par touches comme des taches de javel sur un tee-shirt rouge. Il pleurait sans plus s’arrêter, sans même savoir ce qu’il pleurait. Sa femme, son amnésie, son CD ou sa vie. Il serrait les poings, si fort que ses ongles se plantaient dans la chair de ses paumes. Mais la douleur physique le laissait indifférent. Tout ce qu’il percevait, c’était ce bourdonnement incessant qui recouvrait le silence depuis des années. Il s’accrocha au dossier du canapé et, difficilement, il se releva. Mais une fois debout, il avait perdu tous ses repères. Les taches noires réapparurent devant ses yeux. Il commençait à suer de tout le visage. Fermement agrippé au canapé, il essaya d’oublier les fourmis qui lui rongeaient les jambes.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Les taches s’estompèrent et son salon lui réapparut, morceau par morceau. L’écran géant devant lequel Anne passait la plupart de ses soirées. La copie de vase chinois que lui avait léguée son oncle Charles. La bibliothèque, où se côtoyaient des livres de sociologie jaunis et des revues toutes neuves d’arts manuels. Cette vision familière le rassura un peu. Il baissa une fois encore le regard sur Anne, en se forçant à garder le contrôle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Enfin, la flaque de sang avait cessé de s’élargir. Elle s’était changée en une étendue stagnante dans laquelle croupissait Anne. Cette carte postale le répugna. Il ne sentit aucune tristesse, seulement du dégoût. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Son esprit avait enfin repris le dessus.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;text-indent:35.4pt;">
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">***</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;">
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">C’est dans un café près de l’opéra qu’elle lui avait rendu l’album de Placebo, empaqueté dans des éloges, l’air absolument enchanté par les compositions du trio britannique. Anne ne connaissait rien à la musique mais elle se fiait à ses sensations. Quand elle écoutait Placebo, la mélodie entrait en elle par ses oreilles et par tous les pores de sa peau. Et avec <em>Black Market Music</em>, elle s’infiltrait jusqu’à la moelle de ses os.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Lorsqu’ils avaient pris congé parce que le café allait fermer, Arthur avait senti un léger pincement. Cette fille était pourtant odieuse, mais il voulait la revoir. Peut-être qu’il l’aimait bien, après tout. Le destin devait être de son côté. Quelques jours plus tard, il avait eu un excellent prétexte pour la rappeler : le programme des Nuits de Fourvière venait d’être annoncé. Placebo serait là le 28 juillet. C’était un samedi soir. Arthur avait proposé à Anne de prendre deux places. Elle avait accepté. Il avait jubilé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Quand tout bascula, cela faisait un mois ou deux que les places de concert étaient achetées, et rangées soigneusement pour éviter d’être perdues. Anne et Arthur se voyaient régulièrement. Ils se retrouvaient entre les cours, le soir, sortaient, passaient la nuit à l’appartement de l’un ou de l’autre. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Lorsque Arthur eut trouvé son stage de fin d’études, dans une entreprise de papier de la région, Anne fut la première personne à l’apprendre. Elle fut du moins la première à l’apprendre de lui. Arthur le découvrirait plus tard, ce stage avait été arrangé par ses parents. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">En voyant que leur fils s’intéressait à Paperyon, ils avaient organisé un dîner avec le patron. Il n’y avait rien de mal à cela, c’était un lointain cousin de la belle-sœur de Frédéric. Entre le homard et la viande, Mme de la Huchette avait glissé subtilement que son fils avait postulé pour un stage dans son entreprise. Elle avait fait un petit rappel juste avant le fromage, évoquant d’une voix empreinte d’admiration les compétences en gestion de son cher enfant, qui devait trouver un stage de fin d’études pour valider son Master professionnel. Et après le dessert, le CV d’Arthur était entre les mains du lointain cousin de la belle-sœur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Le stage d’Arthur avait débuté à la mi-avril, juste après Pâques. Après avoir passé le dimanche avec sa famille pour la messe et l’agneau, Arthur était allé chez Anne. Ils avaient passé la journée collés l’un à l’autre sur le canapé, à regarder avec plus ou moins d’attention les habituels téléfilms catastrophe du lundi de Pâques. Puis Arthur était resté pour la nuit. C’était stratégique : s’il se rendormait, Anne serait là pour le réveiller et l’empêcher d’être en retard dès le premier jour. Le plan fonctionna. Même s’il était un peu cerné et très fatigué, Arthur se présenta à l’heure dans le bureau de son chef. Il écouta avec intérêt le discours que celui-ci lui servait sur l’entreprise, sur ses objectifs, et sur ce que serait sa mission pendant la durée du stage. Il lut consciencieusement la pile de documents qu’on lui donna. A la fin de sa première journée, il croyait connaître tous les rouages de la compagnie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Arthur s’intégra très bien à Paperyon. Quelques semaines avant la fin de son stage, il fut convoqué par le DRH, qui lui proposa un emploi. Etant donné son jeune âge et son manque d’expérience par rapport aux anciens de la boîte, il ne pouvait lui offrir le poste de ses rêves. Mais, lui assura-t-il, il gravirait très rapidement les échelons : le personnel de l’entreprise était plutôt vieillissant. Dans moins de cinq ans, la moitié des cadres seraient remplacés, dont le directeur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Enveloppé dans ces rêves de réussite professionnelle, le jeune homme descendit dans le métro. Il manqua presque son arrêt tant il était pris par son imagination. Il quitta les couloirs sombres du métro. Il allait signer un CDI ! Il remonta dans la chaleur du crépuscule d’été. Il aurait des cartes de visite à son nom, avec le logo de Paperyon. Il sortit son double des clés de l’appartement d’Anne. Il pourrait récupérer d’autres stylos billes portant le nom de l’entreprise. Il monta les cinq étages à pied. Est-ce qu’il pourrait décorer son bureau comme il l’entendait ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Du couloir, il entendit des grognements. Ce devait être la voisine un peu folle, qui faisait des bruits bizarres à toute heure du jour et de la nuit. Quand il glissa la clé dans la serrure, il se souvint que le concert de Placebo était le lendemain. Sa joie redoubla. C’était une excellente journée.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Il poussa la porte et entendit un gémissement. Ce n’était pas la voisine. Anne était couchée en boule par terre, à côté de son clic-clac. Arthur se précipita vers elle pour la relever. Elle avait les yeux fermés, les paupières plissées par la douleur. Une affreuse grimace déformait son visage.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">« Mon ventre ! » cria-t-elle très vite, pour pouvoir dire les deux mots en un seul souffle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Ce soir-là, Arthur ne fêta pas son premier emploi. Il patienta de longues heures à l’hôpital. Les cartes de visite s’étaient envolées. A la place, il s’imaginait une appendicite, un kyste ou un ulcère. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Vers minuit, il apprit qu’Anne était enceinte. De trois mois.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Elle le savait. Lui non.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Sa famille ne l’avait jamais rencontrée. Il était tard, on ne l’autorisa pas à lui rendre visite. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Arthur partit passer la nuit dans l’appartement d’Anne, étonnamment vide et silencieux. Il revint le lendemain matin, plus fatigué que jamais mais résolu à discuter avec Anne. En entrant dans la chambre, il trouva une créature chétive allongée dans le lit. Elle avait déjà les yeux gonflés, et quand elle vit Arthur, elle recommença à pleurer.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Il ne comprit pas tout ce qu’elle dit, parce que les sanglots l’étouffaient. Plus elle parlait, moins cela paraissait cohérent. Puis, comme les bébés, à force de pleurer, elle finit par s’endormir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Arthur resta assis à ses côtés plusieurs heures. Ce jour-là, il ne se rappela pas le moment où elle lui avait assuré prendre la pilule. Non, ce qui torturait son esprit, c’était qu’il serait père dans moins de six mois. Or il n’avait jamais parlé d’Anne à ses parents et à sa grand-mère.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Il allait passer un mauvais moment au déjeuner dominical du lendemain.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent:35.4pt;"><span style="font-size:12pt;line-height:115%;font-family:&quot;">Sans compter qu’il ne verrait pas Placebo ce soir.</span></p>
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		<title>Larmes d&#8217;acide</title>
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		<pubDate>Sat, 26 Feb 2011 15:25:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
				<category><![CDATA[Contes]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce qu’était son véritable nom, nul ne le savait. Dans le village et dans toute la région, on le connaissait sous son sobriquet, Larmes d’acide. Depuis qu’il était tout petit, Larmes d’acide avait traversé des épreuves si difficiles qu’on avait peine à imaginer qu’une même personne ait pu les affronter toutes successivement, et y survivre. [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=90&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Ce qu’était son véritable nom, nul ne le savait. Dans le village et dans toute la région, on le connaissait sous son sobriquet, Larmes d’acide. Depuis qu’il était tout petit, Larmes d’acide avait traversé des épreuves si difficiles qu’on avait peine à imaginer qu’une même personne ait pu les affronter toutes successivement, et y survivre.</p>
<p>Le jour de sa naissance, un violent orage s’était abattu sur le pays. La petite maison dans laquelle il devait vivre avec ses parents avait été frappée par la foudre. En quelques minutes seulement, elle s’était embrasée, laissant deux jeunes parents et leur nouveau-né sans toit pour passer la nuit.</p>
<p>Quelques années plus tard, la maison avait été reconstruite et la mère de Larmes d’acide attendait de nouveau un enfant. Le jeune garçon trépignait d’impatience à l’idée d’avoir un compagnon de jeu, un camarade de goûter avec qui partager les délicieux gâteaux préparés par sa mère, un frère ou une sœur à qui apprendre à faire des nénuphars en papier et à qui raconter l’histoire du monstre sous le lit. Mais lorsqu’enfin vint le moment où l’enfant tant attendu devait faire son entrée dans le monde, le médecin ne put pas se déplacer. Pour aller jusqu’à la maison, il fallait traverser un pont qui s’était effondré quelques jours plus tôt. Comme aucun autre chemin n’était possible, la famille de Larmes d’acide devrait se débrouiller seule pour faire naître le bébé. Malheureusement, l’accouchement ne se déroula pas bien. Ni la mère de Larmes d’acide, ni sa petite sœur ne survécurent.</p>
<p>Toute la vie du garçon ne fut que succession d’événements de ce genre, plus tristes les uns que les autres. De chaque épreuve, il ressortait avec une fêlure à l’âme. A chaque épreuve, Larmes d’acide sanglotait, poussait des hurlements de tristesse déchirants. Il pleurait tant que ses larmes finirent par creuser des sillons le long de ses joues. A vingt ans à peine, le jeune homme avait le visage aussi marqué que celui d’un vieillard. C’est pour cela qu’on le surnomma Larmes d’acide. Tous ceux qui le rencontraient étaient frappés par ces deux cicatrices verticales qui traversaient ses joues. Nourries par un excès de pleurs, elles donnaient l’impression que les chairs de son visage avaient été rongées par l’acide.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Partout où il allait, Larmes d’acide sentait des regards pesants se poser sur lui. Il ne voyait pas la pitié qu’il inspirait. Il sentait dans l’air que tous se retenaient de poser la main sur son épaule ou de lui murmurer des mots réconfortants. Cela le dérangeait, mais ce qui le gênait le plus, c’était son propre regard.</p>
<p>Quoi qu’il fît, Larmes d’acide avait l’esprit ailleurs, occupé à repenser à ces jours où ses yeux avaient versé des larmes jusqu’à ce qu’il ne restât plus une goutte d’eau dans son corps. Il était hanté par des sensations passées, ne pouvait plus traverser le pont sans revivre le jour où sa sœur aurait dû naître, ne pouvait plus passer devant le moulin sans repenser au terrible accident qui lui avait enlevé son père. Alors il prenait des détours, marchait parfois des heures pour éviter de croiser le chemin d’un triste souvenir.</p>
<p>Malgré tous ses efforts, il y avait toujours un détail pour lui faire repenser aux moments douloureux de son existence. Et lorsqu’il se retrouvait enfin seul le soir, il pleurait, pleurait encore. Et ses larmes venaient creuser toujours plus les rides nées depuis déjà longtemps d’une souffrance insupportable.</p>
<p>L’idée mûrissait depuis quelque temps dans son esprit, mais c’est par une belle matinée de printemps qu’il se décida. Il avait été réveillé à l’aube par un délicieux parfum de magnolia. Le même parfum, en fait, que celui qui s’échappait de l’armoire quand sa mère y rangeait le linge fraîchement lavé.</p>
<p>Ce jour-là, Larmes d’acide prit un sac et marcha tout droit vers la grotte de la sorcière. Elle était la seule à pouvoir l’aider. Le jeune homme ignora l’odeur nauséabonde qui se faisait sentir à l’approche du domicile de la sorcière. Il frappa trois coups sur le battant de la porte, qui s’ouvrit sans même grincer.</p>
<p><em>« Que veux-tu ? </em>demanda une voix rauque qui semblait remplir la grotte.</p>
<p><em>- On m’appelle Larmes d’acide.</em></p>
<p><em>- Je sais qui tu es et comment on t’appelle. Je te demande ce que tu veux.</em></p>
<p><em>- L’oubli, sorcière. Voilà ce que je veux. Je veux pouvoir enfin exister, vivre chaque jour sans que mon esprit soit alourdi de souvenirs qui me sont plus douloureux qu’utiles.</em></p>
<p><em>- Je ne suis pas sûre que l’oubli soit la bonne solution</em>, commença la sorcière.</p>
<p><em>- Mais ce que je te demande, peux-tu le faire ?</em></p>
<p><em>- Bien sûr que je le peux. Mais je ne suis pas certaine que tu mesures l’ampleur de ton souhait. Tu devrais réfléchir encore un peu.</em></p>
<p><em>- Cela fait des mois, et même des années que j’y réfléchis</em>, s’emporta Larmes d’acide.<em> C’est la seule solution. Si je n’oublie pas tout ce qu’il m’est arrivé de malheureux, je mourrai. Cela m’indiffère, car je sais bien que la mort finira par me prendre comme elle emporte chacun de nous. Mais sans l’oubli, je mourrai sans avoir vraiment vécu. Et cela, je ne peux le supporter. »</em></p>
<p>Pendant quelques secondes, le silence s’installa dans la grotte. Larmes d’acide comprit que la sorcière réfléchissait. Puis, comme sorti d’une nuée de poussière étincelante, un petit flacon violet apparut en l’air, quelques centimètres devant le visage du garçon qui ressemblait à un vieillard.</p>
<p><em>« Pour l’oubli, voici ce qu’il te faut. Mais tu devras patienter encore un peu. A la prochaine pleine lune, et à la prochaine pleine lune seulement, tu boiras le contenu de cette fiole au pied d’un chêne. Ensuite, tu te coucheras et dormiras là. Le lendemain matin, tu auras tout oublié.</em></p>
<p><em>- Merci à toi, sorcière !</em> s’exclama le jeune homme en glissant la potion dans la poche de son pantalon.</p>
<p><em>- Je persiste à penser que cette solution n’est pas la bonne. Tu ne te souviendras pas de cette conversation, mais dans exactement un an, nous nous reverrons. Alors, tu auras la possibilité d’annuler les effets de la potion si tu le souhaites.</em></p>
<p><em>- Jamais je ne souhaiterai cela !</em></p>
<p><em>- C’est ce que nous verrons. Pars, maintenant, et bon courage à toi pour ta nouvelle vie, Larmes d’acide. »</em></p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Les jours qui suivirent, le jeune garçon sentit son cœur s’alléger. Enfin, il allait pouvoir vivre pleinement, comme tous les autres habitants du village. Il ne serait plus poursuivi par ses tristes souvenirs comme il l’était par son ombre.</p>
<p>Larmes d’acide comptait les jours et, quand la pleine lune arriva, il partit d’un pas décidé en direction d’un bosquet de chênes, qu’il avait repéré sitôt sorti de la grotte de la sorcière. Il frotta ses joues marquées par les nombreuses larmes versées dans une autre vie, déboucha la petite fiole violette dans un « poc », et en avala le contenu d’un trait.</p>
<p>Le ciel se mit à tournoyer au-dessus de sa tête. La pleine lune semblait s’abattre sur lui comme un ballon qui retomberait après avoir été lancé très haut dans le ciel. Larmes d’acide avait l’impression qu’une épaisse vapeur s’échappait de sa tête. Il s’allongea au pied du chêne qu’il avait choisi et, instantanément, s’endormit.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Le jeune homme se réveilla difficilement, incapable de dire où il était et pourquoi il y était. Son dos le faisait souffrir. Quand il se releva, son ventre grogna aussi bruyamment qu’un chien enragé. Il était temps de trouver quelque chose à manger.</p>
<p>Il regagna le village, non sans s’être égaré à quelques reprises sur le chemin. Avant de se présenter à la taverne qu’il discernait vaguement, il décida de faire un arrêt au bord de la rivière, pour laver son visage encore fatigué. Il traversa le pont, puis descendit le talus qui menait sur la berge.</p>
<p>Lorsqu’il se pencha au-dessus de l’eau, les mains tendues pour pouvoir s’en asperger le visage, il crut à une illusion. En face de lui, à la place de son reflet, était apparue l’image d’un vieil homme à la peau meurtrie par les années. Il y avait dans ses yeux une tristesse si grande qu’elle aurait donné envie au jeune homme de prendre dans ses bras le vieillard, s’il l’avait eu devant lui en chair et en os.</p>
<p>Soudain, l’image se brouilla et disparut. Un poisson bleu venait de percer la surface de l’eau.</p>
<p><em>« Ce vieux, c’est toi ! »</em> couina-t-il avant de replonger. Quelques secondes plus tard, il réapparut un peu plus bas dans la rivière : <em>« Ton nom, c’est Larmes d’acide !</em></p>
<p><em>- Larmes d’acide ? Mais pourquoi ? </em>s’exclama le jeune homme depuis la berge.</p>
<p><em>- Ca, je ne peux pas te le dire. »</em> Sur cette réponse, le poisson disparut dans l’eau.</p>
<p>Larmes d’acide, quel drôle de nom, pensa le jeune homme en marchant vers la taverne. Pourtant, il n’arrivait pas à se souvenir comment il pouvait vraiment s’appeler. Et quand il rencontrait des villageois, ceux-ci le saluaient en lui disant : <em>« Belle journée, Larmes d’acide ! »</em> Il acquiesçait avec un sourire, ce qui sembla tous les surprendre. Mais Larmes d’acide, puisque c’était ainsi qu’on l’appelait, n’en fit pas cas. Il s’attabla enfin devant un petit-déjeuner, qui s’avéra délicieux. C’était, effectivement, une belle journée qui commençait.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Les mois qui suivirent furent tout aussi agréables à Larmes d’acide. Lorsqu’il sortait le matin, il avait instantanément envie de sourire. A chaque fois qu’il rencontrait quelqu’un, il discutait quelques minutes et continuait sa route, une douce mélodie dans la tête.</p>
<p>Il marchait d’abord en direction de la rivière. C’était devenu un rituel pour lui : tous les jours, il allait se pencher au-dessus de l’eau. Il observait le reflet qui s’y dessinait, secoué par les vaguelettes. Et chaque jour, il avait l’impression que ce vieillard rajeunissait. D’abord, il avait perdu l’écran de tristesse qui opacifiait son regard. Un peu plus tard, Larmes d’acide eut l’impression que les deux longues cicatrices qui coupaient ses joues commençaient à s’estomper.</p>
<p>Puis, pendant plusieurs mois, Larmes d’acide fut contraint d’abandonner cette habitude. L’hiver était venu, et la rivière avait gelé. Plus aucun reflet ne s’y dessinait. Mais cela n’entama en rien la joie qu’avait le jeune homme à se lever chaque matin. Il sortait dans le froid et savourait la sensation d’être enveloppé dans une couverture d’air glacial. Il savait qu’il croiserait le chemin de quelques personnes. Il pourrait passer un peu de temps en leur compagnie, à discuter du froid ou du prix du pain.</p>
<p>Petit à petit, alors que la glace qui recouvrait la rivière commençait à se craqueler, un autre sujet de conversation s’imposa : la fête du printemps. Maintenant qu’il semblait aller mieux, Larmes d’acide allait-il venir ? Bien évidemment ! Il ne manquerait cela pour rien au monde.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Quand arriva le jour de la fête tant attendue, le printemps s’était bien installé. On respirait de nouveau au village le parfum des fleurs qui renaissaient. Larmes d’acide s’amusa beaucoup. Mais à l’heure du bal, il prit place sur une chaise et préféra regarder danser les autres. Il resta ainsi peut-être une heure, avant qu’une jeune femme ne s’assît à côté de lui. Elle s’appelait Magnolia. Larmes d’acide et Magnolia parlèrent longtemps du bal, du printemps, des fleurs.</p>
<p><em>« Pourquoi t’appelle-t-on Larmes d’acide ? </em>demanda soudain Magnolia. <em>J’imagine que c’est un surnom. Mais quand je vois la joie dans ton regard, quand je t’entends rire comme tu le fais, je ne peux pas comprendre ce nom. Cela doit avoir un rapport avec ton histoire, mais lequel ? Qu’a-t-il pu t’arriver de si terrible ? »</em></p>
<p>Larmes d’acide était incapable de lui donner les explications qu’elle demandait. Magnolia interpréta son silence comme une réponse. Elle reprit :</p>
<p><em>« Je comprends qu’il te soit difficile d’en parler. J’ai aimé discuter avec toi. Je trouve que tu es d’une compagnie très agréable. Mais j’aimerais maintenant te connaître, toi. »</em></p>
<p>Larmes d’acide prétexta une tâche importante qu’il avait oubliée et s’éclipsa. Il marcha jusqu’à la rivière. Quand il se pencha au-dessus de l’eau, il lui fut impossible de distinguer avec précision les traits de son reflet. Il vit tout de même que les deux cicatrices avaient complètement disparu, et trouva qu’il ressemblait à ces poupées avec lesquelles jouaient les enfants.</p>
<p>Un craquement derrière lui le tira de ses pensées. L’espace d’un instant, il craignit que Magnolia ne l’eût suivi. Mais c’était un chat sauvage qui venait se désaltérer à la rivière. Après avoir bu, il s’assit à côté de Larmes d’acide et le fixa de son regard inquisiteur.</p>
<p><em>« Toi, le chat, dis-moi pourquoi on m’appelle Larmes d’acide. Et pourquoi j’ai l’air d’avoir rajeuni depuis un an. Je ne comprends pas pourquoi je ressemble à l’une de ces vulgaires poupées au teint lisse. Suis-je aussi vide qu’elles ? »</em></p>
<p>Larmes d’acide soupira et tourna la tête vers le chat. Il le regardait toujours.</p>
<p><em>« Et pourquoi n’ai-je pas pu répondre à Magnolia ? </em>reprit Larmes d’acide. <em>Ah, pour parler de la pluie et du beau temps, je suis bon, c’est certain ! Mais qui suis-je vraiment ? J’aimerais tellement le savoir ! »</em></p>
<p>A sa grande surprise, le chat sauvage ouvrit la bouche et une grosse voix rauque s’en échappa :</p>
<p><em>« Laisse-moi te raconter une histoire</em>, dit-il. <em>C’est celle d’un garçon que tu connais bien. Pendant toute son enfance, il vécut des choses épouvantables et se retrouva très vite sans aucune famille. Tous les jours, ce garçon ressassait ses vieux souvenirs. Cela le faisait tellement pleurer que ses traits s’en trouvèrent marqués. Un jour, le garçon demanda à oublier tout ce qu’il avait traversé, pour pouvoir enfin se libérer de son passé. Ce qu’il n’avait pas prévu, </em>continua le chat, <em>c’est qu’en perdant tous ses souvenirs, il perdrait aussi ce qu’ils lui avaient appris. Ses souvenirs faisaient de lui ce qu’il était. Ils avaient façonné son âme à l’image de ce qu’il avait vécu et avaient fait de lui un être unique. En y renonçant, le garçon perdit son âme. Il ne souffrirait plus d’avoir connu des épreuves terribles, mais il ne serait plus désormais qu’un être insipide et ignorant. Si tu étais ce garçon, Larmes d’acide, et qu’on t’offrait ce choix : rester éternellement heureux mais sans exister réellement, ou retrouver la mémoire et ton identité au risque de souffrir de nouveau – que ferais-tu ? »</em></p>
<p>Lorsque le chat se tut, un flacon vert apparut dans l’air. Immédiatement, Larmes d’acide s’en empara et but son contenu jusqu’à la dernière goutte. Un nuage sombre s’abattit sur lui. Ses yeux s’embrumèrent. Une larme coula sur sa joue.</p>
<p>Quand Larmes d’acide tourna la tête, le chat posait sur lui un regard tendre et plein d’admiration. Il miaula et s’enfuit.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang </em>(février 2011)</p>
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		<title>La Boule à neige</title>
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		<pubDate>Wed, 15 Dec 2010 21:45:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
				<category><![CDATA[Contes]]></category>

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		<description><![CDATA[C’était dans un royaume enneigé. Par endroits, des arbres aux branches anguleuses perçaient le tapis de coton et s’étiraient jusqu’à aller piquer les nuages, d’où tombaient des milliards de flocons qui se posaient en désordre parmi leurs frères. De la bibliothèque du château, la princesse Nevica observait avec candeur le défilé léger de la neige. [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=81&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>C’était dans un royaume enneigé. Par endroits, des arbres aux branches anguleuses perçaient le tapis de coton et s’étiraient jusqu’à aller piquer les nuages, d’où tombaient des milliards de flocons qui se posaient en désordre parmi leurs frères.</p>
<p>De la bibliothèque du château, la princesse Nevica observait avec candeur le défilé léger de la neige. Le nuage de buée s’étendait sur la vitre, à mesure qu’elle approchait son visage de la fenêtre pour essayer de distinguer au loin quelque personne courageuse qui aurait bravé le froid. Mais nulle âme ne s’était aventurée dans la campagne fixée par le gel, et la vie devenait morne, même au château où les bals se succédaient.</p>
<p>Tout ce que désirait Nevica, c’était un peu de fantaisie pour alimenter ses rêveries. Elle n’appréciait guère la présence de ces gens bruyants et festifs, qui n’auraient su percevoir toute la poésie que pouvait dégager un lièvre bondissant dans la neige. Pour eux, la beauté c’était une salle de réception richement décorée, ou une toilette élégante. Jamais ils n’auraient imaginé que l’on pût contempler la nature, et encore moins se laisser transporter par elle dans un monde merveilleux.</p>
<p>Or Noël approchait. Comme le voulait la tradition, le roi son père organiserait un grand bal. Les plus riches familles du Royaume y seraient conviées. La reine se chargerait de la décoration. La princesse n’aurait qu’une obligation : être présente. Nevica devrait passer la nuit de Noël entourée d’individus artificiels. Ils passeraient la soirée à la complimenter pour les dentelles de sa robe ou pour l’éclat de ses bijoux. Et pendant tout ce temps, la princesse du Royaume des Neiges serait contrainte de rester aveugle au scintillement des flocons. Comme tous les ans, elle devrait supporter ces attitudes maniérées et trop polies pour être honnêtes.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Ce vingt-cinq décembre, la vision de la salle de bal laissa Nevica sans voix. Elle avait passé ses dernières semaines dans la bibliothèque, à lire de la poésie et à porter un regard curieux au-delà des grilles du château, sur une campagne qu’elle n’avait jamais été autorisée à visiter. Lorsqu’elle poussa la porte ornée de vitraux, la princesse resta pétrifiée d’admiration devant la grandeur des moyens mis en œuvre par sa mère pour rendre ce bal mémorable.</p>
<p>Les murs avaient été parés de tentures d’un bleu profond sur lesquelles apparaissaient en filigrane de grands flocons d’argent. D’un côté de la salle, on avait recouvert d’un luxueux tapis de velours l’estrade installée pour l’orchestre. Le centre de la pièce avait été laissé libre afin de permettre aux invités de danser en tournoyant. Mais sous chaque fenêtre on avait disposé un divan de style ancien, en bois de rose et à l’assise de soie céleste ; et devant le mur qui faisait face à l’orchestre se tenait un gigantesque sapin aux branches alourdies par des boules de verre soufflé semblable à du cristal.</p>
<p>Prudemment, Nevica posa le pied sur le parquet fraîchement ciré et se dirigea vers l’orchestre. Son regard s’accrocha sur le pupitre des violoncelles. Avec son chant grave qui lui semblait venir de la terre, il faisait vibrer le sol. Pour Nevica, le violoncelle était la voix de la nature.</p>
<p>Peu à peu, les invités arrivèrent, et la salle s’emplit de la voix polyphonique de l’orchestre. La princesse passa la soirée sur un divan, à l’écart des couples qui décrivaient de trop nombreux cercles sous les lustres en cristal. Elle n’aurait su dire combien de personnes étaient venues la féliciter pour l’élégance avec laquelle elle portait cette robe de velours et ce magnifique diadème. Toutes avaient fini par s’éloigner puis, les unes après les autres, par quitter le palais.</p>
<p>Alors que Nevica s’apprêtait à rejoindre sa chambre, la reine sa mère l’apostropha :</p>
<p><em>&#8220;Nevica, n’as-tu pas regardé au pied du sapin ?&#8221;</em></p>
<p>La princesse fit signe que non. Elle se dirigea vers l’arbre et distingua un objet posé au sol. Il s’agissait d’un gros coffret en bois de rose, orné d’un ruban tressé en fil de neige. Nevica se baissa et le saisit. La boîte était plus lourde que ce à quoi elle s’attendait.</p>
<p><em>&#8220;Père, Mère, est-ce un cadeau pour moi ?&#8221; </em>demanda-t-elle naïvement.</p>
<p>Ses parents acquiescèrent. Avec beaucoup de précautions, elle porta le coffret vers le siège le plus proche, sur lequel elle prit place avant de tirer délicatement sur le ruban. Il se dénoua. Nevica souleva le couvercle. Ce qu’elle découvrit l’émerveilla.</p>
<p>Sur un coussin de coton trônait un petit globe translucide qui ressemblait à une boule à neige. Lorsque Nevica le caressa du doigt, les petits flocons qui s’y promenaient de-ci de-là se regroupèrent sous la forme d’une libellule. Elle posa la main sur la boule et la libellule devint une fée qui battit des ailes en clignant des paupières.</p>
<p><em>&#8220;Cet objet est très précieux</em>, expliqua la reine à sa fille. <em>Il est dans ma famille depuis plusieurs générations, mais il doit obéir à une sorte de rituel. Quand tu reçois la Boule à Neige, tu dois promettre une chose à la personne qui te l’a offerte. A ton tour, tu la donneras à quelqu’un que tu jugeras digne d’en être propriétaire. T’engages-tu à perpétuer la tradition ?</em></p>
<p><em>- Bien sûr, Mère. Mais comment saurai-je à qui l’offrir ?</em></p>
<p><em>- Tu ne le sauras pas, mais tu le sentiras. Que tu te poses la question témoigne d’une grande sagesse. Je ne doute pas que, le temps venu, tu feras le bon choix.</em></p>
<p><em>- Merci. Merci pour tout&#8221;</em>, répondit simplement la jeune princesse avant de saluer ses parents et de gagner sa chambre, émerveillée par la Boule à Neige.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Au printemps, tandis que la nature s’éveillait et que de petites feuilles de glace dentelées venaient orner les arbres au bois humide et odorant, l’énergie de la reine commença à faiblir. Trois semaines passèrent, pendant lesquelles la mère de Nevica ne put poser un pied hors de son lit. Son corps était parcouru de frissons en même temps qu’elle suait, et son teint pâlissait pour prendre peu à peu l’aspect d’une neige douce et lisse. Un matin, alors que le premier gazouillis d’un oisillon se faisait entendre dans le jardin du palais, la reine poussa son dernier soupir.</p>
<p>Une grande cérémonie fut organisée pour ses funérailles, et bientôt l’aimable souveraine rejoignit ses plus lointains ancêtres au cœur de la Grotte Gelée, trônant sur un autel en marbre blanc et simplement recouverte d’un linceul de givre protecteur.</p>
<p>Le roi et la jeune princesse demeuraient inconsolables, si bien que tandis que son père refusait de reprendre femme – ce qui paraissait tout à fait incompréhensible pour les mœurs du Royaume –, Nevica se réfugiait plus que jamais dans la bibliothèque du château. Elle y passait des heures, à caresser la Boule à Neige. Elle savait que les traits de sa mère s’y dessineraient, et qu’elle pourrait continuer de les admirer. Ils étaient d’un blanc aussi éclatant que la dernière fois qu’elle les avait vus en réalité.</p>
<p>Le deuil de la famille royale ne devait pas affecter les traditions du Royaume. Le palais des Neiges continua à recevoir de riches familles à l’occasion de bals, mais comme il n’y avait plus de reine, ce fut à la belle princesse d’organiser les réceptions. Elle voulut honorer la mémoire de sa mère. Pour les quatre Noël qui suivirent le décès de la reine, la salle de réception se vit ornée d’immenses tapisseries bleues brodées d’argent. Les meubles et les objets décoratifs reprirent exactement la disposition qui avait paru si grande à Nevica. La quatrième année toutefois, la princesse prit la décision de ne faire venir qu’un ensemble de violoncelles au lieu de l’orchestre habituel. Pour les faire chanter, de jeunes musiciens furent conviés. Dans la salle de bal, eux seuls n’appartenaient pas aux plus riches familles du royaume.</p>
<p>Avant chaque bal, la princesse prenait dans ses mains la Boule à Neige et elle plongeait longuement son regard dans le doux visage qui flottait au centre de la sphère de verre. Elle aimait trop voir les yeux doux de sa mère, ses traits délicats, pour pouvoir se séparer de l’objet envoûtant. Toute sa vie, elle le garderait avec elle… Les rêveries de Nevica s’effaçaient ensuite lentement, comme estompées. Alors elle posait délicatement son bien si précieux sur le coussin de coton, qui se creusait sous son poids. Puis elle descendait prendre place sur un divan dans la salle de bal.</p>
<p>Les invités semblaient se croire obligés d’approcher Nevica pour la flatter : un concert d’individus venait dans sa direction et lui faisait, chose étrange, un compliment qui se trouvait être toujours le même pour une même soirée. Pendant le premier bal de Noël que Nevica organisa, on la félicita pour la magnificence des lieux. L’année suivante, le bustier de sa robe, brodé de fils de neige, connut un grand succès. Après ses habilleuses, ce fut au tour des bijoutières de la princesse d’être récompensées à leur manière, car au troisième bal on discuta beaucoup de ce beau collier en argent paré de diamants de glace, qui entourait la gorge de la jeune femme en se coulant sur sa poitrine. Mais quatre ans après la dernière réception organisée par la reine, quelque chose d’étrange se produisit.</p>
<p>Nevica était plus richement vêtue que jamais, avec une robe tissée de velours bleu sombre mêlé de fils d’argent. Elle portait une petite couronne dont les multiples tiges de métal fin avaient été délicatement torsadées. Elle descendit les escaliers qui la mèneraient au bal en songeant à ce que la Boule venait de lui montrer : le visage de sa mère était apparu très précisément, et il lui avait semblé tellement vrai qu’elle eût dit que ce n’était pas une simple image. Aussi, quand tous les invités l’eurent complimentée sur sa toilette, Nevica resta pensive sur son siège luxueux. Pourquoi les traits de sa mère n’avaient-ils jamais été aussi nets avant ?</p>
<p>Elle fut arrachée à sa rêverie par un sentiment étrange – celui d’avoir été amputée d’une partie d’elle-même. En réalité, c’étaient les violoncellistes qui avaient arrêté de jouer pour faire une courte pause. Quelques secondes plus tard, un jeune homme qu’elle n’avait pas vu encore l’approcha. Après s’être incliné, il lui dit :</p>
<p><em>&#8220;Mademoiselle la Princesse, vos cheveux sont d’or et vos yeux tels que je m’imaginerais une nacre incrustée de saphirs.&#8221;</em></p>
<p>Puis il s’inclina de nouveau et laissa la princesse seule. Nevica le regarda s’éloigner de sa démarche lente et posée. Elle crut recevoir un coup dans la poitrine quand elle le vit monter sur l’estrade et reprendre son violoncelle. Il n’était pas invité, mais employé. En s’adressant à un membre de la famille royale, il venait de braver les interdits du Royaume.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Quand le bal fut enfin terminé, Nevica monta dans la bibliothèque. Elle était certes très fatiguée, mais elle avait pris l’habitude de regarder le visage de sa mère avant de se coucher, comme pour lui souhaiter bonne nuit.</p>
<p>Elle souleva le dessus du précieux coffret, et quand sa peau toucha le verre froid de la Boule à Neige, les flocons se dispersèrent, se regroupèrent, tournèrent et commencèrent à modeler une forme. C’est bien un visage qui se forma sous les yeux de Nevica, mais ce n’était pas celui de sa mère. Avec autant de précision que plus tôt dans la soirée, la Boule dessina une tête qui paraissait vraie. Nevica reconnut immédiatement le musicien qui lui avait parlé quelques heures plus tôt. Surprise, elle replaça lentement la Boule dans sa boîte, et elle se rendit à la fenêtre pour s’imprégner de la vision de la nuit enneigée.</p>
<p>La princesse posa un instant son regard sur les étoiles lointaines, puis elle baissa les yeux vers la Terre. Il ne neigeait plus mais le sol était recouvert d’un épais manteau de coton blanc immaculé. Soudain, Nevica vit se dessiner une silhouette, qui imprimait dans la neige les seules traces de pas à des dizaines de kilomètres. La silhouette était tout emmitouflée dans des fourrures et portait une grosse boîte de forme triangulaire. Un gant d’un rouge qui tranchait avec le bleu de la nuit tomba de sa poche, et Nevica reconnut dans la personne qui s’était retournée face à la fenêtre pour le ramasser le violoncelliste qui avait fait irruption devant elle à deux reprises déjà. Avec son bonnet et son épaisse écharpe, seuls ses yeux étaient visibles, mais quand Nevica crut les voir se lever en direction de sa fenêtre, elle y aperçut l’éclat unique qui l’avait déjà interpellée plus tôt.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>La reine ne rendait plus la moindre visite magique à sa fille à travers la Boule à Neige, malgré le désir qu’avait Nevica de la revoir. Depuis douze jours, la même image du jeune musicien se présentait à ses yeux quand elle frôlait le dernier, l’inestimable cadeau que sa mère lui avait fait.</p>
<p>La princesse passait de plus en plus de temps à la fenêtre de la bibliothèque. La campagne était toujours déserte, magnifique. Seule une personne, que Nevica reconnaîtrait toujours désormais, marquait la neige de ses pieds. Nevica avait l’impression que, chaque fois que le violoncelliste passait, toujours à la même heure d’après la grosse horloge, il tournait la tête et regardait à sa fenêtre. Mais elle avait tellement peur qu’il la vît en train de l’observer qu’elle se cachait au moindre de ses mouvements de tête.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Un léger grincement se produisit quand Nevica tourna la poignée de la porte. Vêtue d’un long manteau blanc, elle laissa le froid lui caresser le visage un instant avant de nouer une écharpe autour de son cou. Puis elle commença à avancer sur l’allée qui reliait la porte du palais au portail de glace. Elle tenait fermement le coffret de bois dans ses deux mains.</p>
<p>Elle prit une inspiration profonde et poussa la lourde grille. Pour la première fois de sa vie, elle allait sortir de l’enceinte du château dans lequel elle avait grandi. Son pied gauche se posa le premier au-delà du portail, puis le droit. La neige était la même, aussi douce et moelleuse, et blanche, et légère.</p>
<p>Il y avait un peu d’inquiétude dans le cœur de Nevica, mais quand elle tourna la tête elle fut rassurée : elle avait bien regardé l’horloge avant de partir.</p>
<p>Le jeune homme chaudement vêtu qui portait son violoncelle dans une boîte triangulaire passait. Il aperçut du coin de l’œil une demoiselle blonde qu’il reconnut immédiatement, et courageusement il vint à sa rencontre en découvrant quelque peu son visage. Il espérait qu’elle se souviendrait de lui.</p>
<p>Tous deux se regardèrent en silence, et Nevica tendit son précieux coffret de bois au musicien. Il l’ouvrit, et y découvrant une boule à neige à l’éclat étrange, il ôta l’un de ses gants pour la soulever avec délicatesse. Il fut étonné de voir que les flocons se déplaçaient sans même qu’il eût secoué l’objet.</p>
<p>Lorsque l’image de la princesse se dessina, avec une parfaite fidélité jusque dans son expression et ses traits les plus fins, les joues du violoncelliste rosirent. Nevica souriait. Ils restèrent ainsi quelques minutes ; nul ne disait mot, mais ils se comprenaient parfaitement.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang</em> (Noël 2005)</p>
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		<title>Red Lips</title>
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		<pubDate>Sat, 09 Oct 2010 18:08:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>

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		<description><![CDATA[Mon regard refusait de se fixer sur mon reflet. Il s&#8217;était posé au-dessus du miroir, sur la cordelette râpée à laquelle j’avais suspendu la petite glace, et ne voulait plus s&#8217;en détacher. Alors que je regardais les fibres qui s’étaient brisées les unes après les autres, je me demandais combien de répit j’avais encore avant [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=67&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Mon regard refusait de se fixer sur mon reflet. Il s&#8217;était posé au-dessus du miroir, sur la cordelette râpée à laquelle j’avais suspendu la petite glace, et ne voulait plus s&#8217;en détacher. Alors que je regardais les fibres qui s’étaient brisées les unes après les autres, je me demandais combien de répit j’avais encore avant de devoir ramasser des éclats de verre sur le carrelage.</p>
<p>J’ouvris le petit tube que je tenais entre mes doigts. Des effluves douceâtres s’en échappèrent, qui réveillèrent le sentiment d’ironie dont j’étais remplie. J’approchai ma main de ma bouche. Et en dessinant avec précaution le V qui ourlait ma lèvre supérieure, je ne pouvais réprimer le souvenir amer de ce que j’avais enduré pour une futilité.</p>
<p>Je revivais les longues heures passées chez Armour and Company, à emballer des morceaux de chair morte en respirant l’odeur de la décomposition à un stade avancé. Le bruit de succion des chaussures quand par hasard je marchais sur un abat quelconque tombé au sol. La nausée soudaine quand ma collègue, me jetant un regard noir, ramassait le morceau piétiné avant de le remettre avec le reste de la production. J’avais trimé, sué, vomi de dégoût en rentrant chez moi – pour m’offrir un bâton de rouge à lèvres.</p>
<p>Je reculai et observai le résultat. Mon miroir confirma que la couleur n’était pas un trait naturel de l’humanité. C’était un acquis, et il valait dix cents. La teinte vive de mes lèvres transperçait le voile de poussière dont le morceau de glace était recouvert. Ma bouche ressemblait à une goutte de sang tombée sur une photographie. Car hormis mes lèvres, rien de ce qui entrait dans le miroir n’avait de couleur.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Le jour, je n’étais guère plus qu’une bête qui comptait sur la mort des autres pour survivre. J’espérais ce soir faire une parenthèse dans ma vie de charognard. J’allais sortir, pour la première fois depuis des mois. J’allais oublier le sang animal qui coulait sur mes mains jour après jour, au point que je le sentais s’insinuer dans mes veines et se mélanger au mien.</p>
<p>En me préparant, je me remémorais cette journée bien particulière, six ans plus tôt. Ce matin-là, tandis que les sifflements de mon père se mêlaient aux bruits du rasoir qu’il tapotait contre le lavabo, j’avais regardé ma mère se préparer en chantonnant. Mes parents, Thomas et moi vivions alors à Cicero, dans un logement de la Western Electric. Des rayons du soleil, entrés par la fenêtre de sa chambre, illuminaient la peau laiteuse de ma mère. En la regardant je m’étais sentie fière d’être la fille d’une femme aussi belle.</p>
<p>Je ne l’avais jamais vue aussi élégante que ce jour où mon frère et moi étions restés seuls à la maison – le jour où, au lieu de l’emmener sur l’autre rive pique-niquer avec ses collègues, le <em>Eastern</em> s’était couché sur le flanc pour la noyer au fond du fleuve.</p>
<p>Mon père, lui, avait été sauvé. Après l’accident, il avait trouvé un nouvel appartement en plein cœur de Chicago, et un emploi aux abattoirs Armour. Puis il était mort de chagrin. Quitter l’endroit où il avait vécu avec sa femme n’avait pas suffi à la lui faire oublier, et très vite, mon frère Thomas et moi nous retrouvâmes seuls pour beaucoup plus longtemps qu’une journée.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Malgré les passants et les quelques Ford T que je croisai, seuls mes pas résonnaient à mes oreilles. Mes talons hauts martelaient le sol au rythme régulier d’un métronome.</p>
<p>En arrivant devant le <em>George Washington’s</em>, je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule à l’entrée béante du cimetière militaire. Celui où Thomas n’avait pas eu l’honneur d’être enterré. C’était en envoyant sa dépouille au cimetière civil que la Nation l’avait remercié de son engagement auprès des Français. Les vrais militaires ne meurent pas de la grippe espagnole mais de leurs blessures sur le front…</p>
<p>Je détournai le regard et franchis la porte du café. Je pris place sur un tabouret au bar.</p>
<p><em>« Salut Benny. Sers-moi donc un de tes ersatz d’Irish coffee.</em></p>
<p><em>- Un café ? </em>dit-il en haussant le sourcil qui protégeait son œil de verre.</p>
<p><em>- Pas le choix. »</em></p>
<p>Ce que j’aimais chez Benny, c’était son sens aigu du sarcasme. Il n’avait opposé aucune résistance à l’amendement qui lui interdisait de vendre de l’alcool. Par contre, son établissement avait alors soudainement changé de nom pour être rebaptisé le <em>George Washington’s</em>, à la gloire du grand amateur d’alcool qui avait un jour été Président.</p>
<p>Après ma première gorgée de café, je soupirai en reposant la tasse. C’était âcre, vaguement granuleux. Et je venais d’y passer mes derniers cents…</p>
<p><em>« Merde, Benny</em>, repris-je.<em> Cet amendement ne sert qu’à nous interdire un plaisir de plus. Juste pour nous faire croire qu’on est aussi heureux au travail qu’à la maison. Ils croient qu’on travaillera plus vite en étant totalement résignés. Quelles conneries…</em></p>
<p><em>- M’en parle pas ! En un peu plus d’un an, j’ai perdu un bon nombre de clients fidèles. Et c’est mes pauvres gamins qui subissent les conséquences de la baisse du chiffre.</em></p>
<p><em>- Si on te laissait mettre un peu de whiskey dans le café, ça ferait du bien à tout le monde. J’ai beau ne pas avoir fait d’études, je me rends bien compte qu’avec toutes les taxes, l’alcool rapportait pas mal d’argent à l’Etat. On se demande ce qui leur est passé par la tête.</em></p>
<p><em>- Des raisons morales, à ce qu’on dit.</em></p>
<p><em>- Foutaises ! Harding planque au moins trois femmes dans le Bureau Ovale, en plus de la sienne ! Et il vient nous parler morale ? Il doit descendre des bouteilles d’alcool à grande lampées, vautré sur son bureau avec une de ses maîtresses.</em></p>
<p><em>- Tant de cynisme à ton âge, c’est presque vulgaire</em> », me fit remarquer Benny.</p>
<p>Je finis mon café en silence, tandis que le patron s’occupait des quelques autres clients qui étaient disséminés dans la pièce. J’échangeai ma tasse vide, dont le bord blanc était désormais taché de rouge à lèvres, pour une cigarette. J’avais tout mon temps, et rien à faire chez moi.</p>
<p>Alors que je ne tenais plus entre les doigts qu’un filtre fumant, Benny revint avec un verre.</p>
<p><em>« Limonade</em>, dit-il en le posant devant moi. <em>C’est le type là-bas qui te l’offre. »</em></p>
<p>Je me retournai et distinguai une silhouette dans la pénombre. J’écrasai ma cigarette dans l’affreux cendrier en verre et attendis, sans boire. Toute modestie mise à part, j’avais toujours su que j’étais une belle femme. Mes longues jambes et la cambrure de mon dos étaient particulièrement mises en valeur par la robe que je portais ce soir.</p>
<p>Je n’eus à patienter que quelques minutes avant qu’un homme ne s’approchât de moi.</p>
<p><em>« Le gin fizz sans gin, vous n’aimez pas ? »</em></p>
<p>Il était plutôt bien habillé, avait les cheveux vaguement blonds, et un accent familier.</p>
<p><em>« Ca dépend de qui me l’offre, et pourquoi.</em></p>
<p><em>- Jack O’Dwyer</em>, dit-il de sa voix grave. <em>J’ai cru comprendre que vous étiez irlandaise vous aussi. Je tends l’oreille quand je suis dans un bar, et il m’est rarement arrivé d’entendre quelqu’un demander un Irish coffee.</em></p>
<p><em>- Si je vous comprends bien, vous invitez tous les compatriotes que vous rencontrez…</em></p>
<p><em>- Ah, j’avoue</em>, m’interrompit-il en souriant.<em> J’avais envie de voir la trace rouge de vos lèvres sur un verre. »</em></p>
<p>Je portai le verre à mes lèvres, bus une gorgée de limonade et quittai les lieux. A peine avais-je fait quinze pas dehors qu’on me saisit par le bras.</p>
<p><em>« Si vous aimez le goût de l’alcool, je peux vous aider</em>, murmura O’Dwyer. <em>Suivez-moi et vous ne le regretterez pas. »</em></p>
<p>Je n’avais rien à perdre, et ma curiosité demandait à être rassasiée. Je le suivis sans prendre garde aux rues que nous traversions, et me retrouvai dans un speakeasy, au sous-sol d’un vieil immeuble.</p>
<p>Il y avait d’autres femmes, mais manifestement, c’étaient des employées, chargées de s’occuper des clients à leur manière. J’étais certaine qu’elles gagnaient plus d’argent que moi, en nettement moins de temps.</p>
<p>Nous prîmes place à une table, et O’Dwyer commanda deux Manhattans.</p>
<p><em>«Ici, on ne laisse entrer que les Irlandais. Pour les autres, on est fermés.</em></p>
<p><em>- C’est vous le patron ? </em>demandai-je sur un ton monocorde.</p>
<p><em>- Ne pose pas trop de questions</em>, s’empressa-t-il de dire, presque nerveusement. <em>Ici, nous sommes tous des employés, une grande famille. Larry maîtrise le cocktail à merveille, et crois-moi, son salaire s’en ressent. Maggie et Beth sont les meilleures lorsqu’il s’agit de faire rester les clients plus qu’ils ne le voudraient. Et le gros George, là-bas vers la porte, son rôle est de nous prévenir en cas de présence suspecte dans la rue.</em></p>
<p><em>- Et vous ?</em></p>
<p><em>- Moi ? Je suis un peu plus haut. Moi je recherche des collaborateurs. Et je sens que tu vas en faire partie, Red Lips. »</em></p>
<p>Je restai silencieuse, attendant la suite.</p>
<p><em>« A part Maggie et Beth, il n’y a pas de femmes dans notre affaire…</em></p>
<p><em>- Allez donc vous faire voir ! </em>m’exclamai-je.</p>
<p><em>- Ce n’est pas de prostitution que je te parle. Tous les cocktails qu’on sert ici, on ne peut pas les faire si on n’a pas de vendeurs. Et comme tu le sais, acheter de l’alcool, ce n’est pas très légal par les temps qui courent. Le problème, c’est qu’on s’est déjà fait doubler plusieurs fois par ces salauds d’Italiens, qui ont récupéré des stocks en proposant au vendeur plus que ce qu’on avait convenu. Mais tu sais comment ça marche : si nous on dit qu’ils feront affaires avec une belle femme, je ne suis pas sûr qu’ils se laissent corrompre pour de l’oseille.</em></p>
<p><em>- Et vous pensez vraiment que je vais me traîner des caisses d’alcool sur les bras ?</em></p>
<p><em>- Ca c’est l’affaire de nos gars. Toi, c’est juste pour la forme : tu y vas, tu dis que tu es de chez nous, tu files l’enveloppe et on s’occupe du reste. Montre tes jambes, ça pourrait leur faire passer l’envie d’augmenter les prix au dernier moment. »</em></p>
<p>Le Manhattan que je venais de boire était délicieux, et j’avais envie d’en goûter à nouveau. C’était peut-être dangereux, mais d’après ce que me disait O’Dwyer, c’était moins épuisant que les abattoirs.</p>
<p>Quand j’entendis le salaire qu’il me proposait, j’acceptai immédiatement.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>J’abandonnai presque sans délai mon travail chez Armour and Company, sans regret. Au bout de quelques mois, j’étais devenue un véritable oiseau de la nuit, qui payait régulièrement son loyer et ses factures, mais avec un argent plus sale encore que l’Etat lui-même.</p>
<p>Les débuts furent déroutants pour mes vendeurs, qui voyaient arriver face à eux une femme aux longues jambes, au teint pâle et aux lèvres bien rouges. A en juger par leur regard, j’avais l’impression qu’ils n’avaient jamais vu de femme de leur vie. L’un de ces ingénus oublia de me faire payer, ce qui plut énormément à O’Dwyer.</p>
<p>Mais peu à peu, le fait qu’une femme travaillait pour la pègre devint moins surprenant. J’étais devenue une célébrité dans le milieu. Cela, je le compris un soir où je fus accueillie d’un : <em>« Je désespérais de rencontrer Red Lips un jour. »</em></p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Les livraisons commencèrent à se compliquer par une nuit de février. Alors que j’allais chercher mon salaire au speakeasy, O’Dwyer me fit une nouvelle offre. Si je doublais les Italiens sur une vente le lendemain, je toucherais une prime plus qu’importante. Tout ce que j’avais à faire, c’était corrompre le revendeur en usant de mes charmes. D’après O’Dwyer, ce serait un Canadien, qui se ficherait de traiter avec une Italienne ou avec un Irlandaise.</p>
<p>Le lendemain, je me rendis au lieu de rendez-vous avec une quarantaine de minutes d’avance. Je n’eus aucun mal à faire céder le jeune Canadien que j’avais face à moi, et ce pour une bouchée de pain. Après avoir assisté au chargement rapide des caisses d’alcool par nos gars, je partis seule de mon côté.</p>
<p>Je marchais dans le froid, noyée dans la fumée de cigarette que j’exhalais à chaque pas, quand je croisai un homme. Il était brun, et ses yeux perçants étaient tout ce que je pouvais distinguer de son visage, presque entièrement enfoui dans son écharpe. Quelques dizaines de secondes plus tard, deux coups de feu retentirent dans le lointain.</p>
<p>Bien qu’on me demandât seulement de laisser paraître mon charme, le corps de marbre que j’utilisais pour mon travail n’était pas une enveloppe vide : je devinai évidemment que l’homme à l’écharpe était le négociateur des Italiens, et que c’était à travers le corps du jeune Canadien que les balles étaient passées. J’étais l’arme qui avait indirectement jeté le vendeur corrompu au tombeau, j’étais la tentation et le bourreau. Cette nuit-là, je pris conscience de l’immense pouvoir que Red Lips détenait.</p>
<p>La mission qui me fut confiée ensuite était identique. Je devais distiller mon venin dans les yeux et les oreilles d’un fournisseur pour lui faire oublier son accord avec les Italiens. O’Dwyer et moi avions pris soin de laisser s’écouler quelques semaines pour éviter que cette fois-ci, <em>je</em> ne fusse la victime. Arrivée au bord du fleuve, je devais encore me presser. Le froid me déchirait les jambes et le vent emplissait mes yeux de larmes. Mais je ne laissais rien paraître. Red Lips était insaisissable. Lorsque je fus assez proche du point de rendez-vous, je sentis ma bouche chauffer, comme si elle rougeoyait de plus belle pour que l’on me reconnût. J’avais eu l’impression en partant qu’elle était plus éclatante que d’ordinaire, sans doute parce que je venais d’entamer un nouveau tube de rouge à lèvres.</p>
<p>Je fixais l’autre rive de la Chicago River quand des pas résonnèrent derrière moi. Je me retournai lentement.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>J’imaginais depuis des mois la fin de ma vie comme un épisode si pathétique qu’il en devenait burlesque. Je voyais un Italien mettre un terme à la mission de Red Lips.</p>
<p>Mais en voyant celui qui se trouvait face à moi, je pris conscience de ma naïveté.</p>
<p><em>« Red Lips serait-elle surprise de me voir ? </em>demanda O’Dwyer en posant entre mes sourcils l’arme qu’il venait de sortir de son manteau. <em>C’est un fusil à canon scié. Tu faisais partie de notre groupe, tu sais ce que ça veut dire. Quand j’appuierai sur la gâchette, les plombs se disperseront un peu partout. Tu n’auras pas un petit trou bien net au milieu du front. D&#8217;ailleurs, tu n’auras plus du tout de front. Au mieux, il restera sur ton cou ton menton et un morceau de ta belle bouche rouge. »</em></p>
<p>Je le savais, et cette image se dessinait déjà dans ma tête. Celle d&#8217;un corps presque décapité, baignant dans une mer rouge comme mes lèvres.</p>
<p><em>« Mais vois-tu, chère Red Lips, personne ne me soupçonnera, on pensera tout de suite aux Italiens. Je suis pourtant le coupable idéal : un type qui tue une femme parce qu’elle est une menace pour son poste, ça a dû arriver quelquefois, non ? Je ne vais pas me laisser remplacer. Le boss parlait de te faire monter les échelons alors que depuis le début, c’est moi le cerveau ! Toi, tu n’es qu’un morceau de viande. Tu n’as même pas de nom… »</em></p>
<p>Il avait raison. J’avais renoncé à mon identité en rejoignant la pègre. Son doigt commençait à bouger sur la détente. Le coup partirait dans moins d’une seconde. Pourtant, je restai stoïque. Red Lips était une pièce de marbre.</p>
<p>On la retrouverait le lendemain. Personne ne serait là pour identifier ce corps qui avait été le mien. On oublierait rapidement la découverte macabre sous une croix anonyme, dans une tombe qui comme tant d&#8217;autres resterait non fleurie.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang </em>(hiver 2008)</p>
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		<title>Une souris malicieuse</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Jul 2010 13:54:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
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		<description><![CDATA[A l&#8217;ombre des hêtres, humant les parfums du printemps, trois jeunes frères marchaient sur un chemin de sable. Le premier portait trois cannes à pêche, le second un panier avec leur déjeuner, et le dernier une grande boîte pour mettre leur butin. Ils riaient, et se défiaient d&#8217;attraper le plus gros poisson, celui que cuisinerait [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=56&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>A l&#8217;ombre des hêtres, humant les parfums du printemps, trois jeunes frères marchaient sur un chemin de sable. Le premier portait trois cannes à pêche, le second un panier avec leur déjeuner, et le dernier une grande boîte pour mettre leur butin. Ils riaient, et se défiaient d&#8217;attraper le plus gros poisson, celui que cuisinerait leur mère le soir et qui permettrait de nourrir six personnes sans difficulté.</p>
<p>Alors que les arbres se resserraient autour du sentier, les trois jeunes garçons s&#8217;arrêtèrent. Ils venaient d&#8217;apercevoir une souris, assise face à eux, qui les observait. Sa fourrure grise était chargée de poussière, et elle avait l&#8217;œil brillant d&#8217;un animal malade ou malheureux.</p>
<p><em>« Elle doit avoir faim »</em>, dit le deuxième frère. Et il sortit du panier qu&#8217;il portait un morceau de pain. Il le posa devant la souris, qui le dévora en un instant.</p>
<p><em>« Pauvre animal, soupira le premier. Tous les enfants commencent à venir cueillir les fraises. Elle ne doit plus trouver grand-chose à manger.</em></p>
<p><em>- Si tu es là quand nous repasserons, ajouta le troisième, nous te donnerons un poisson. »</em></p>
<p>Les frères passèrent leur chemin, et eurent bien vite atteint l&#8217;étang où ils pêchaient depuis leur plus jeune âge. La journée fut si fructueuse qu&#8217;ils durent remettre à l&#8217;eau quelques poissons car la boîte débordait. Avant même les premières lueurs du crépuscule, les trois jeunes gens étaient en marche sur le chemin de sable blanc.</p>
<p>Là où la route se fait plus ombragée, là où les arbres sont plus resserrés, ils rencontrèrent de nouveau une petite souris grise. Les frères n&#8217;avaient pas oublié leur promesse. Ils ouvrirent le panier, et posèrent devant la souris un poisson grand comme le pouce. Elle croqua dedans, puis releva la tête et, à la grande surprise des pêcheurs, leur parla.</p>
<p><em>« Vous êtes des garçons généreux. Grâce à vous, je pourrai manger convenablement pendant plusieurs jours, le temps de trouver quelques fruits oubliés des passants. Pour vous remercier, je vous accorde un vœu chacun. Je peux vous offrir tout ce que vous voulez, mais réfléchissez bien car vos souhaits ne pourront pas être annulés. »</em></p>
<p>Les trois jeunes frères échangèrent des regards. Ils n&#8217;avaient pas besoin de parler pour comprendre ce que pensait chacun d&#8217;eux. Nous devons faire très attention. Il ne faudrait pas que notre générosité nous vaille d&#8217;être malheureux toute notre vie. La richesse ne nous intéresse pas, puisque nous vivons très bien avec nos parents&#8230;</p>
<p><em>« Chère souris, dit le premier. Je te demanderai quelque chose d&#8217;immatériel, pourras-tu l&#8217;exaucer ?</em></p>
<p><em>- Je peux exaucer tout ce que tu me demanderas.</em></p>
<p><em>- Je souhaite que tu me donnes la connaissance du futur, de tout le futur.</em></p>
<p><em>- Es-tu certain de ton vœu ? demanda la souris. Il pourrait avoir des conséquences que tu n&#8217;imagines pas.</em></p>
<p><em>- Oui, j&#8217;en suis certain. Je te demande la connaissance du futur, chère souris.</em></p>
<p><em>- Soit. »</em></p>
<p>Un tourbillon de poussière s&#8217;éleva du chemin sableux, et le premier frère reçut la connaissance du futur. Mais avait-il bien réfléchi avant de formuler son souhait ? Car en devenant savant, il perdit la vue et l&#8217;ouïe.</p>
<p><em>« Je vous conseille de ne pas parler trop vite, dit calmement la souris aux deux autres garçons. Seul le devin peut connaître l&#8217;avenir, et seul un grand sage peut être devin. Votre frère ne possède pas assez de sagesse pour jongler avec le temps. En acquérant la connaissance du futur, il a perdu la conscience du présent. »</em></p>
<p>Nullement apeurés, les deux autres frères se regardèrent. Il fallait faire un souhait qui ne leur fût pas néfaste, et qui leur permît de sauver leur frère.</p>
<p><em>« Chère souris, s&#8217;exclama alors le second. Je te demanderai le contraire de ce qu&#8217;a voulu mon frère, pourras-tu l&#8217;exaucer ?</em></p>
<p><em>- Je peux exaucer tout ce que tu me demanderas.</em></p>
<p><em>- Je souhaite que tu me donnes la connaissance du passé, de tout le passé.</em></p>
<p><em>- Es-tu certain de ton vœu ? demanda la souris. Il pourrait avoir des conséquences que tu n&#8217;imagines pas.</em></p>
<p><em>- Oui, j&#8217;en suis certain. Je te demande la connaissance du passé, chère souris.</em></p>
<p><em>- Soit. »</em></p>
<p>Le second frère reçut ce qu&#8217;il avait désiré, mais à mesure que le savoir entrait en lui, des racines lui poussaient, et il devint un vieux hêtre, qui bordait le chemin.</p>
<p><em>« Tu es le dernier, réfléchis bien, prévint la souris. Ton frère a voulu connaître tout le passé. Mais bien qu&#8217;il ne soit pas infini, son poids est trop lourd pour un modeste humain. Seul ce que la nature a créé pour durer peut porter les marques du passé. »</em></p>
<p>Le troisième frère s&#8217;assit sur le chemin et pensa quelques instants au moyen de récupérer ses frères. Le soleil commençait à se coucher, et leurs parents s&#8217;inquièteraient bientôt de ne pas les voir revenir. Qu&#8217;il était difficile de réfléchir alors que la conscience du temps qui passe occupait ses idées&#8230;</p>
<p><em>« Chère souris, dit-il. Je te demanderai de m’ôter quelque chose, pourras-tu l’exaucer ?</em></p>
<p><em>- Je peux exaucer tout ce que tu me demanderas. »</em></p>
<p>A cet instant, une petite fille apparut au détour du chemin. Il s&#8217;agissait de la petite sœur des trois garçons. Rassurée à la vue de son frère, elle s&#8217;assit par terre et attendit.</p>
<p><em>« Je souhaite que tu m&#8217;ôtes la conscience du passé et du futur, afin qu&#8217;ils cessent de me déranger dans ma pensée.</em></p>
<p><em>- Es-tu certain de ton vœu ? demanda la souris. Il pourrait avoir des conséquences que tu n&#8217;imagines pas.</em></p>
<p><em>- Oui, j&#8217;en suis certain, chère souris.</em></p>
<p><em>- Soit. »</em></p>
<p>La petite fille observait son frère. Soudain, il sembla englouti dans de l&#8217;eau surgie de nulle part. Il perdait la conscience du passé et du futur, ce que ses frères avaient souhaité, mais gagnait des écailles, des yeux globuleux, et une queue&#8230;</p>
<p><em>« Souris ! Rends-moi mon frère ! s&#8217;écria la petite fille en courant vers l&#8217;animal. Où sont les autres ? Rends-les moi, s&#8217;il te plaît ! »</em></p>
<p>Et la petite sœur se mit à pleurer. La souris malicieuse l&#8217;observa un instant. Elle n&#8217;avait pas fauté, les jeunes garçons avaient seulement manqué de réflexion. Ils avaient parlé plus vite qu&#8217;ils n&#8217;avaient pensé. Pourtant, la fillette pleurait, et la voir ainsi lui faisait de la peine.</p>
<p><em>« Écoute, jeune fille. Voici ce que je te propose : je t&#8217;accorde un souhait à toi aussi. Tu as le droit de demander tout ce que tu veux, sauf tes frères, car je ne peux annuler un vœu que j&#8217;ai accordé. Mais si tu ne subis pas un sort malheureux lorsque ton souhait se réalisera, alors tes frères reprendront leur forme initiale. En revanche, si tu fais toi aussi une erreur, vois ce qui t&#8217;attend. »</em></p>
<p>La fillette regarda le poisson, qui s&#8217;agitait sur le sable, cherchant désespérément de l&#8217;eau. Puis elle se tourna vers son frère aîné, qu&#8217;elle n&#8217;avait pas vu d&#8217;abord. Il semblait inconscient de ce qui l&#8217;entourait, et était adossé à un vieil arbre, qui lui rappelait quelque chose lui aussi.</p>
<p><em>« Je ne tiens pas à ce que tu fasses les mêmes erreurs qu&#8217;eux, précisa la souris, alors je vais te dire ce qu&#8217;ils m&#8217;ont demandé. Ton frère aîné a souhaité connaître le futur, ce qui l&#8217;a rendu aveugle au présent. L&#8217;arbre contre lequel il est appuyé, c&#8217;est aussi un de tes frères, qui a voulu connaître le passé, trop puissant pour un simple garçonnet. Enfin, le poisson que tu vois là a pris cette forme, car il m&#8217;a demandé d&#8217;oublier passé et avenir. Comme le poisson, il n&#8217;a plus de mémoire, plus de pensées. Prends garde à ce que tu demanderas. Je t&#8217;écoute.</em></p>
<p><em>- Je te demanderai, commença la fillette entre deux sanglots, plusieurs petites choses. Le puis-je ?</em></p>
<p><em>- A toi, je te l&#8217;accorde, répondit la souris, pleine de pitié.</em></p>
<p><em>- J&#8217;aimerais pouvoir être très attentive à ce qui m&#8217;entoure, avoir une bonne mémoire, et calculer ce qui résultera de chacune de mes actions.</em></p>
<p><em>- En es-tu certaine ? »</em></p>
<p>La fillette hésita avant d&#8217;acquiescer. Elle sentit la brise se lever, mais rien ne se passa. Elle regarda la souris, qui se tourna vers le devin, l&#8217;arbre et le poisson. Pour la dernière fois, un nuage s&#8217;éleva, et tous trois retrouvèrent leur forme initiale.</p>
<p><em>« Retenez la leçon, les enfants. Votre petite sœur a su demander quelque chose d&#8217;accessible. Elle n&#8217;a pas voulu la connaissance, mais les moyens d&#8217;y accéder. Elle deviendra très intelligente. Remerciez-la, car sans son intervention, je n&#8217;aurais pas eu le pouvoir de vous redonner votre apparence humaine. Je ne peux accorder qu&#8217;un vœu à chaque personne. Excusez-moi d&#8217;avoir fait de mon remerciement une punition.</em></p>
<p><em>- Nous te pardonnons, petite souris, assura l&#8217;aîné, qui avait retrouvé l&#8217;ouïe.</em></p>
<p><em>- Grâce à toi, nous avons appris des choses sur nous-mêmes, et l&#8217;on ne nous reprendra plus à demander l&#8217;impossible, ajouta le second.</em></p>
<p><em>- Et tu as fait de notre petite sœur un génie, dit le dernier, le sourire aux lèvres. »</em></p>
<p>La souris salua les enfants une dernière fois, avant de regagner son trou, au pied d&#8217;un arbre. Les enfants rentrèrent eux aussi, main dans la main, moins savants que ce qu&#8217;ils avaient espéré, mais beaucoup plus près de l&#8217;être que le matin avant d&#8217;aller pêcher.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang</em> (janvier 2009)</p>
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		<title>Plume d&#8217;Or</title>
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		<pubDate>Wed, 09 Jun 2010 20:17:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
				<category><![CDATA[Contes]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans une immense forêt aux reflets bleutés, des oiseaux observaient un œuf. La sécheresse sévissait depuis des semaines et celui-ci restait indemne malgré tout. Nombreuses furent les ailes qui disparurent, qui de cette interminable chaleur étaient les victimes, mais le petit être qui mûrissait dans l’œuf demeurait. Jusqu&#8217;à ce qu&#8217;un après-midi la coquille se fendillât [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=45&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Dans une immense forêt aux reflets bleutés, des oiseaux observaient un œuf. La sécheresse sévissait depuis des semaines et celui-ci restait indemne malgré tout. Nombreuses furent les ailes qui disparurent, qui de cette interminable chaleur étaient les victimes, mais le petit être qui mûrissait dans l’œuf demeurait.</p>
<p>Jusqu&#8217;à ce qu&#8217;un après-midi la coquille se fendillât et qu&#8217;un oisillon en sortît. Un bref instant plus tard, il poussa son premier piaillement et le ciel brisa ses nuages pour en laisser couler la pluie.</p>
<p>« <em>Cet enfant apporte avec lui la vie, s’exclama le Sage perroquet. C’est un don de Mère Nature, faisons de lui notre roi !</em></p>
<p><em>- Il est très jeune, perroquet, répliqua un colibri.  Utilise ta sagesse pour lui apprendre à bien gérer nos vies : tu seras son tuteur jusqu’à sa maturité.</em> »</p>
<p>Les jours passèrent puis les mois, les années. L’oisillon grandit. Son plumage aussi coloré qu’un arc-en-ciel s’épaissit, son pouvoir de contrôler la pluie et les vents se confirma, et la corolle de son esprit s’ouvrit.</p>
<p>« <em>Cher parrain, demanda-t-il au perroquet, pourquoi avons-nous besoin d’un roi ?</em></p>
<p><em>- Il nous faut un guide. Nous ne pouvons pas agir chacun comme bon nous semble. L’égoïsme finirait par surgir et avec lui apparaîtrait l’anarchie. Tu détiens le pouvoir, à toi de juger de ce qui est bien ou mal pour notre communauté.</em> »</p>
<p>Le jeune oiseau, secondé par son ami le perroquet, gouverna avec justesse de longues années durant. Mais un jour, son parrain s’endormit pour ne plus se réveiller. On pleura beaucoup la disparition de ce sage, et le jeune oiseau coloré dut apprendre à régenter seul. Les premiers jours, il eut beaucoup de mal à assurer sa fonction de roi sans son parrain qu’il aimait tant. Malgré ce chagrin, il se souvenait des conseils qu’il avait reçus et perpétua son rôle de bon souverain. Mais plus le temps passait, plus le jeune oiseau prenait confiance en lui et moins il songeait aux paroles pleines de sagesse du perroquet.</p>
<p>Il ne commettait que de petites infractions aux lois qu’il s’était imposées, mais comme toute idée, une fois née, l’avidité se développa en son esprit jusqu’à en occuper une place considérable. Lorsque des voisins de branche venaient le consulter au sujet d’un litige, il donnait tort à celui qui le <em>remerciait</em> le moins. Lorsqu’on sollicitait son avis pour une affaire, la solution était toujours celle qui aurait le plus d’intérêt pour lui.</p>
<p>Bientôt, on surnomma le petit souverain Plume d’Or tant il était cupide. Il voulut un jour réquisitionner un séquoia qui abritait plus de cent familles de cacatoès pour y entreposer ses richesses. Devant le manque de coopération de ses sujets, le roi éclata de colère et promit qu’il empêcherait le ciel de pleurer tant qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il désirait. Au bout de quatre longues semaines, la résistance qui tenait tête à Plume d’Or s’effaça et les pauvres cacatoès survivants durent trouver un nouvel habitat.</p>
<p>Le peuple des Oiseaux fut rapidement submergé de terreur. On avait volé la pierre rouge favorite du roi, qui se déclarait prêt à tout pour la retrouver. Il entreprit dès lors d’interroger ses sujets les plus susceptibles d’avoir commis cet acte sacrilège. Après qu’il eut tué quelques oiseaux sans pour autant retrouver son précieux trésor, Plume d’Or se mit en colère plus violemment que jamais. La précieuse pierre fut retrouvée quelques jours plus tard, dans les appartements du roi. Mais ceci, aucun de ses sujets ne l’apprit jamais.</p>
<p>Le royaume de Plume d’Or s’étendit et rejoignit bientôt une vaste étendue d’eau turquoise près de laquelle avaient élu domicile des phaétons. Ils furent priés de quitter le rivage et d’aller vivre en compagnie des autres sujets, dans la forêt ; mais la famille n’était pas là dans son élément. Les phaétons firent part de ce malaise à Plume d’Or, qui répliqua simplement qu’en tant que sujets, ils devaient obéir au roi. Les doléances cessèrent, mais il n’y eut bientôt plus aucun membre de cette famille dans le royaume.</p>
<p>Plume d’Or gouverna de cette manière fort longtemps. On raconte que sa tyrannie alla jusqu’à faire enfermer des dizaines de colibris dans une cage de lianes totalement dépourvue d’eau et de nourriture, parce que l’un d’eux avait raconté une histoire drôle devant le roi. Ne sachant pas lequel avait osé lui manquer de respect, il avait décidé de faire subir le même sort à tous. « <em>Mieux vaut punir un innocent – celui lui servira d’avertissement – que de laisser un criminel en liberté !</em> » avait-il déclaré.</p>
<p>Alors qu’il paradait à l’occasion de l’un de ses anniversaires, il voulut prononcer un discours :</p>
<p>«  <em>Mes chers sujets, vous qui m’admirez tant…</em></p>
<p><em>- Avons-nous le choix ?</em> » l’interrompit une voix dans la foule.</p>
<p>Un murmure se propagea parmi les nombreux oiseaux présents tandis que Plume d’Or, outré, reprenait ses esprits après l’affront qu’il venait de subir. Il ordonna à celui qui lui avait parlé ainsi de se montrer et vit émerger du cortège d’oiseaux qui demeuraient abasourdis ce qui lui sembla un instant être son reflet. Mais il l’observa plus longuement et…</p>
<p>« <em>Tu es une femelle ? s’étonna-t-il.</em></p>
<p><em>- En effet, je suis une femelle. Une femelle à qui tu ne fais pas peur et une femelle qui ne t&#8217;apprécie pas malgré tes ordres !</em></p>
<p><em>- J’ai déjà puni certains de tes compagnons pour un affront moindre. Comment oses-tu m’insulter de la sorte ? Pourquoi insinues-tu que je vous oblige à me vénérer ? Réponds, ou l’eau ne sera bientôt pour toi qu’un lointain souvenir !</em></p>
<p><em>- Tu viens de donner toi-même la réponse à ta propre question, cher roi. Tu ne comprends pas ? Dès que ce que tu entends ne te plaît pas, tu nous prives tous de notre besoin le plus important. Devant la provocation certains fuient, d’autres ignorent la remarque, mais toi tu nous punis tous arbitrairement. Tu es un tyran, Plume d’Or !</em></p>
<p><em>- Je ne comprends pas de quoi tu veux parler. Je fais simplement respecter la loi dans le royaume que je gouverne.</em></p>
<p><em>- C’est donc ce que tu crois faire ?</em></p>
<p><em>- C’est ce que je fais, affirma le souverain avec tant de conviction qu’il ne pouvait mentir.</em></p>
<p><em>- Tu ne vois pas la souffrance que tu fais endurer à ton peuple ? Penses-tu réellement que la loi ne s’applique que par le châtiment ? Lorsque tu régnais avec ton parrain, tu étais juste. Maintenant, tu punis les innocents et ta cupidité est plus grande que tout le royaume. Pourquoi crois-tu que nous t’avons appelé Plume d’Or ? Pour ton plumage ? Tu te trompes ! ton principal objectif est de t’enrichir. Tu en veux toujours plus, voilà la véritable explication. Ne te rends-tu pas compte que personne ne t’admire ni même te respecte ? Tout le monde te craint.</em> »</p>
<p>Plume d’Or fixa longuement celle qui venait de lui parler, comme si la signification de ce qu’elle lui avait dit se trouvait dans son plumage. Il pensa intensément à son règne. Il ne pouvait pas être si abominable : il avait appris la sagesse avec le meilleur professeur.</p>
<p>Un silence pesant s’était installé dans l’assemblée depuis déjà quelques minutes lorsqu’il s’adressa à nouveau au miroir qui semblait être sa conscience.</p>
<p>« <em>Si j’ai été aussi horrible que tu m’as décrit, alors je ne mérite plus d’être roi. Tu m’as l’air pleine de sagesse, prends ma place. Tu te rendras compte alors de la difficulté que j’ai à faire respecter la loi.</em></p>
<p><em>- Ne me défie pas. Même si le pouvoir est un fardeau trop lourd à porter pour un seul oiseau, tu l’utilises trop sévèrement, et tu es cruel. Tes actes sont impardonnables, mais le seul moyen d’améliorer demain est d’oublier le passé aujourd’hui. Reste notre roi, mais accepte que je te seconde. Je jouerai le rôle qu’a tenu pendant si longtemps ton parrain le perroquet, et à nous deux nous saurons faire demeurer la justice.</em> »</p>
<p>Le reflet de Plume d’Or lui présentait la situation du royaume d’une manière différente de celle qu’il percevait. Son désir de pouvoir et de conquête l’avait conduit à s’opposer à ses propres sujets. Mais s’il gouvernait aidé de quelqu’un, d’une femelle, il perdrait son prestige dans les contrées lointaines…</p>
<p>« <em>Dès aujourd’hui, annonça Plume d’Or à la foule qui l’encerclait, silencieuse depuis quelque temps, le peuple des Oiseaux sera gouverné par un roi qui consultera un autre oiseau pour s’assurer de la justesse de ses décisions.</em> »</p>
<p>On acclama le roi et la nouvelle reine. Ils régnèrent longtemps et apportèrent paix et prospérité au peuple des Oiseaux. Ils travaillaient toujours ensemble, et ne s’éloignaient jamais l’un de l’autre. C’est pourquoi l’on appela l’espèce à laquelle appartenaient Plume d’Or et celle qu’on avait surnommée Conscience les Inséparables.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang </em>(janvier 2004)<em><br />
</em></p>
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		<title>Aequo animo</title>
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		<pubDate>Wed, 02 Jun 2010 20:50:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>

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		<description><![CDATA[D’un frôlement, le pinceau traça une vague pourpre.  L’artiste, plongé dans une transe créatrice, recula de quatre pas pour observer le résultat de ces longs mois de labeur.  Il manquait encore quelque chose, une touche de lumière dans l’obscurité du coin supérieur gauche.  Mais qu’ajouter ? La chevelure jais était déjà éclaircie de nuances de blanc, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=22&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>D’un frôlement, le pinceau traça une vague pourpre.  L’artiste, plongé dans une transe créatrice, recula de quatre pas pour observer le résultat de ces longs mois de labeur.  Il manquait encore quelque chose, une touche de lumière dans l’obscurité du coin supérieur gauche.  Mais qu’ajouter ? La chevelure jais était déjà éclaircie de nuances de blanc, et le peintre avait utilisé une importante quantité d’huile pour produire une peinture brillante. Le mécène avait laissé à Adrien la liberté de choisir ce qu’il allait représenter, mais celui-ci ne pouvait se résoudre à vendre une œuvre inachevée. Il y passerait encore le temps qu’il faudrait, mais il terminerait son tableau. Tout ce qu’il attendait était le retour de l’inspiration.</p>
<p>Adrien déposa sur la table de l’atelier la petite planche de bois sur laquelle il étalait ses couleurs pour les mélanger. Dans le gobelet d’essence de térébenthine, il créa un tourbillon coloré avec son pinceau, qu’il fit ensuite égoutter sur un morceau de lin. Il tourna à nouveau la tête en direction de son œuvre. Le bois sur lequel il peignait était vraiment d’une qualité extraordinaire. Ce panneau marquerait sa carrière, il en était certain.</p>
<p>Après un dernier regard sur son travail, il tourna les talons et quitta l’atelier de sa démarche légère, en veillant à bien refermer la lourde porte de chêne cloutée. Il reviendrait le lendemain : les couleurs se modifieraient pendant la nuit, la peinture se fissurerait peut-être, et elle lui révèlerait alors les défauts de son art.</p>
<p>Le soleil avait déjà disparu sous l’horizon et les rues commençaient à être dangereuses. Adrien pressa le pas ; si un jeune homme frêle comme lui était agressé, il aurait des difficultés à se défendre. Lorsqu’il traversa la place publique, il frémit à la vue du haut édifice qui se dressait en son centre. La corde qui y était fixée était encore ensanglantée de la gorge de sa dernière victime. Elle se balançait continuellement, comme bercée par une brise imperceptible. Adrien passa rapidement devant l’imposant assemblage de poutres que rien ne semblait pouvoir ébranler. Les pendaisons se succédaient à un rythme soutenu. Cela l’inquiétait : la ville n’était plus sûre. On racontait même que certaines femmes pratiquaient la sorcellerie.</p>
<p>Il était presque chez lui ; il voyait la façade délabrée et la petite porte en bois approcher. Il entra et referma précipitamment le passage qui menait à une cité de malfrats. Enfin, il se sentait en sécurité.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Ysarée observait sa petite Célie, qui courait dans la pièce. C’était l’heure du souper, et cette fois encore le repas serait bien maigre. Ysarée servit de la soupe aux choux – de l’eau chaude avec quelques morceaux de légume – dans deux petits bols en bois. Elle posa à côté de chacune des portions un quignon de pain noir, puis elle appela sa fille. Célie accourut d’un pas maladroit, et prit place sur sa chaise.</p>
<p>Ysarée savait que son enfant ne pourrait pas se nourrir exclusivement de soupe et de pain pendant encore longtemps. Elle admirait cependant la capacité qu’avait sa fille à manger avec appétit, savourant une part de lapin au miel là où il n’y avait en fait que du chou et de l’eau. Elle s’en voulait tellement d’avoir mis au monde un être aussi merveilleux sans pouvoir ensuite subvenir à ses besoins les plus essentiels. Si seulement elle n’avait pas été si stupide et avait attendu d’être mariée&#8230; Le père de la petite Célie avait disparu, effrayé par le déshonneur, et la famille d’Ysarée les avait reniées.</p>
<p>Les yeux de l’enfant pétillaient de mille bulles noisette. Elle revêtait une aura enchanteresse, envoûtante. Pour sa mère, Célie représentait non seulement l’unique bonne chose qu’elle eût faite de sa vie, mais aussi une réelle pièce d’art : Célie était le chef-d’œuvre d’Ysarée. Pourtant, à la manière d’un vitrail inachevé, quelque chose manquait dans l’essence même de la petite fille. Ysarée n’aurait su dire de quoi il s’agissait.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Adrien scruta son œuvre sans ciller. Immortalisé dans son élan, il tenait son pinceau imbibé de vert en l’air dans sa main gauche. Il venait de corriger les défauts dus au séchage de la peinture et maintenant il devait encore trouver ce qui rendait son œuvre imparfaite malgré le fait qu’il eût mis son âme entière dans son élaboration.</p>
<p>Du noir. Lorsqu’il se plaçait face à son œuvre, tout semblait noir. Mais en fermant les yeux, il visualisait son projet, le panneau tel qu’il aurait dû être. L’artiste se concentrait tantôt sur l’idéal, tantôt sur le matériel, et il concluait chaque fois que paradoxalement son pinceau avait inscrit tout ce que son imagination désirait. Pourtant le résultat n’était toujours pas celui escompté. Peut-être était-ce parce qu’Adrien s’investissait trop dans son travail ? Peut-être ne parvenait-il pas à regarder son œuvre avec un œil extérieur ?</p>
<p>Depuis plus de neuf mois, Adrien n’avait eu de contacts qu’avec sa plus proche famille et avec son œuvre. Il fallait qu’il diversifie ses relations pour s’éloigner de lui-même et mettre fin à la fusion qui l’unissait au panneau de bois. Adrien n’était pas encore marié, il avait une fois été trahi et avait depuis lors limité le cadre de ses relations à celui de sa famille. Aujourd’hui, il ressentait le désir de faire une rencontre. Il était encore jeune. Il avait beau connaître la plupart des habitants de la ville, il voulait espérer que quelqu’un l’aimerait et souhaiterait les adopter, lui et sa famille.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Célie débordait d’énergie. Sa mère ne pouvait s’empêcher de remarquer cependant qu’elle faiblissait. Son amaigrissement n’était pas très important, mais il inquiétait Ysarée. Elle savait sa fille menacée si elle n’agissait pas rapidement, et elle prit sa décision pour la sauver.</p>
<p>Il restait un peu de légumes et de pain, mais d’ici peu les provisions seraient épuisées. L’honneur d’Ysarée était terni depuis qu’elle avait quitté le domicile de sa famille, et elle ne pouvait plus se permettre d’espérer l’arrivée d’un chevalier qui les emmènerait, Célie et elle, dans son fief. Elle ne quitterait jamais cette ville et ne pourrait plus maintenir cachée l’existence de sa fille pendant encore longtemps.</p>
<p>Même si les hommes de la ville ne semblaient pas prêts à accepter dans leur demeure une pécheresse, Ysarée était consciente que beaucoup d’entre eux n’hésiteraient pas à recourir à ses services. Si elle ne pouvait payer à sa fille de quoi se nourrir sans cela, elle se vendrait.</p>
<p>Marquée par ses illusions trop longtemps nourries, Ysarée s’accorda encore deux jours avant d’ensevelir à jamais son honneur.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>« <em>Dites-moi mon petit Adrien : quand puis-je espérer enrichir ma demeure de votre prochaine œuvre ?</em> » Adrien ne savait que répondre à son mécène Archambaud. Devait-il lui céder sa création inachevée, ou s’accorder encore un délai d’une semaine pour percer le secret du panneau ? Devant le silence de l’artiste, Archambaud reprit la parole. « <em>Ecoutez. J’imagine que la situation est délicate pour vous, mais j’ai d’ores et déjà organisé un banquet pour célébrer la fin du Carême, et je souhaiterais présenter à mes invités – d’illustres personnes, avouons-le – une nouvelle œuvre et l’artiste qui en est l’auteur. Je crois savoir que le temps de séchage est plutôt long, c’est pourquoi j’aimerais que votre dernière touche de couleur soit appliquée avant une semaine.</em></p>
<p><em>- Bien, monseigneur, répondit Adrien d’une voix faible et timide. Je me conformerai à vos désirs : le panneau sera terminé dans moins de sept jours.</em></p>
<p><em>- Nous sommes donc d’accord. Ne vous dérangez pas, je trouverai la porte.</em> »</p>
<p>Son mécène avait à peine quitté la pièce que le jeune artiste s’était replongé dans une observation attentive de son travail. L’idée qu’il avait eue de remplacer le jaune d’œuf par de l’huile dans la préparation de la peinture était vraiment excellente, le panneau l’éblouissait d’une brillance sans pareille. Néanmoins, les techniques utilisées ne pourraient pas pallier un manque dans la substance de l’œuvre. Elle n’était pas parfaite, quelque chose manquait ; dans son for intérieur, Adrien avait identifié cette absence, mais dès qu’il fallait y remédier il ne savait pas comment faire. Le temps ne changerait rien à la situation : Adrien allait devoir se résigner à vendre son panneau au mécène tel quel. Bercé par son doux idéal d’œuvre parfaite, il se laissa tout de même soixante-douze heures – il préférait prévoir un temps d’avance sur les délais fixés par Archambaud – pour que sa création lui révèlât son secret, mais passé ce délai, elle serait vouée à l’éternel inachèvement.</p>
<p>Suivirent ainsi trois jours au cours desquels Adrien sombra dans un état semblable à la fièvre. Il fixait intensément le panneau, jusqu’à souffrir de maux de tête atroces, mais sans pouvoir agir sur l’imperfection. Au bout du deuxième jour, il avait toutefois identifié l’origine de cet inachèvement. La jeune demoiselle représentée manquait de vie. Quelque chose dans son expression était comme… sans âme.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Ysarée avait préparé le souper pour sa chère enfant. Célie mangeait avec appétit le potage et le pain qui s’offraient à elle, puis elle devrait aller dans la chambre et n’en ressortir que lorsque sa mère le lui demanderait. Les yeux pleins de larmes, Ysarée la regarda une dernière fois avant de fermer la porte. Le lendemain elle aurait au moins quelque chose de plus nourrissant, peut-être même de la viande.</p>
<p>Ysarée arpenta les rues de la cité pendant de longues minutes. Elle ne put s’empêcher de regarder la potence, finement dessinée sur les demeures environnantes par une lumineuse pleine lune. Elle s’approcha, et aperçut un autre édifice, moins imposant mais tout aussi effrayant, à côté de l’arbre à criminels.</p>
<p>On avait dressé un bûcher. Ysarée avait entendu parler de l’existence de sorcières dans la ville, mais elle ne s’en était pas inquiétée. Maintenant, elle imaginait les risques qu’elle encourait si quelqu’un était amené à découvrir sa vie. Elle s’apprêtait à quitter la place publique quand un homme d’une taille impressionnante se dirigea vers elle. Un sentiment de terreur l’envahit et elle voulut fuir, mais les engagements qu’elle avait envers sa fille lui revinrent en mémoire.  Elle sut aussitôt ce qu’elle avait à faire.</p>
<p>L’homme à la voix sombre paraissait habitué à ce genre de fréquentations. Il la guida dans un cul-de-sac, et lorsqu’il la quitta, ses yeux bleus lui lancèrent un regard méprisant, mais il lui laissa assez d’argent pour vivre pendant quatre ou cinq jours.</p>
<p>Ysarée rejoignit son domicile en sanglots, horrifiée par l’attitude qu’elle avait dû adopter. En traversant une ruelle, elle croisa un jeune homme qui semblait absorbé par ce qu’il voyait à travers une fenêtre, à l’intérieur d’une habitation. Il dut se sentir observé, car il se retourna et regarda étrangement Ysarée un court instant. Dès qu’il eut quitté le chemin pavé de pierres inégales, Ysarée se précipita à la fenêtre en essuyant ses larmes, poussée par la curiosité.</p>
<p>La maison était occupée par une famille, qui semblait aussi pauvre qu’elle. Malgré l’heure tardive, les parents étaient encore en compagnie de leur enfant, un magnifique petit garçon aux yeux pétillants. Alors que le vent commençait à s’engouffrer entre les épais rideaux, Ysarée distingua chez l’enfant quelque chose que ne possédait pas sa fille. Elle s’enfuit avant qu’on ne remarquât sa présence, mais à peine était-elle entrée chez elle qu’une larme coula sur sa joue. Elle pourrait agir comme bon lui semblerait, jamais Célie n’acquerrait dans le regard cette lueur, lueur d’espoir mais aussi témoin vivant d’un amour suffisant.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>L’ultime touche de couleur vint compléter l’œuvre enfin achevée d’Adrien. Il s’éloigna une dernière fois de quelques pas et observa le panneau, non pas animé de l’excitation qu’il s’était attendu à ressentir, mais plutôt plongé dans une profonde consternation. Certes, désormais la demoiselle représentée possédait dans le regard l’expression qui suffisait à illuminer le tableau, mais ce qu’il avait vu ce soir-là dans cette ruelle l’avait bouleversé. Il ne s’était jusqu’à présent jamais imaginé à quel point une vie pouvait être malheureuse.</p>
<p>Après quelques courtes minutes d’observation, il se décida à détacher son regard de l’œuvre. Il s’installa à la petite table de son atelier et prit une plume qu’il trempa dans son encrier. Il devait prévenir son mécène, lui annoncer que sa commande était enfin terminée, mais il hésitait. Peut-être avait-il mis trop de son âme en elle ?</p>
<p>Finalement, Adrien prit sa décision. Il dessina des lettres, peignit des mots pour avertir Archambaud de son respect des délais. Il lui indiqua également que la peinture prendrait son aspect définitif dans deux à trois mois, et que pendant cette période Adrien ne pourrait pas toucher ni déplacer le panneau. Il invitait cependant son mécène à venir l’examiner à l’atelier.</p>
<p>L’artiste relut sa missive puis la fit porter au seigneur Archambaud par un enfant de la ville en échange d’une piécette. Une heure plus tard, alors qu’il rangeait et nettoyait son matériel, un serviteur du mécène entra. Il donna à Adrien un billet de son maître ainsi qu’une petite bourse puis il partit.</p>
<p>Archambaud ne désirait voir l’œuvre que lorsqu’elle serait entièrement terminée, c’est-à-dire quand la peinture serait sèche. Il pensait que sa magie serait brisée s’il voyait le tableau avant. Toutefois, en gage de confiance et de remerciement il remettait à Adrien une partie de la somme convenue.</p>
<p>Adrien, soulagé, versa le contenu de la bourse sur la table et compta. Il avait tout juste assez d’argent pour vivre jusqu’à sa prochaine rencontre avec son mécène ; il était dépité.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Cette existence était insupportable. Si elle n’avait pas eu Célie, Ysarée aurait préféré se laisser mourir plutôt que de continuer à vivre de cette manière. Souvent elle pleurait de colère et de dégoût en pensant à  ce qu’elle allait faire le soir, mais elle devait se forcer à penser que grâce à cela sa fille avait repris des forces. Alors elle se préparait et quittait la maison, ses grands yeux bruns encore brillants de larmes.</p>
<p>Elle commençait à marcher dans la ville, l’air errant et en même temps inexplicablement guidée vers l’église, sur la place aux édifices meurtriers. Tous les dimanches, elle y retrouvait l’homme aux yeux bleus qu’elle avait rencontré la première nuit. C’était comme un accord tacite conclu entre eux. Dès qu’il apercevait Ysarée, l’homme la prenait par le bras et l’entraînait dans la même ruelle déserte, derrière l’église. Il lui donnait toujours la même somme, en petites pièces, qui permettait à Célie et à sa mère de subsister jusqu’au mercredi. Ysarée repartait alors en quête d’argent auprès d’autres clients. Elle ne craignait plus de sortir la nuit dans la ville. Ce qui l’inquiétait désormais, c’était que son ventre commençait à grossir une deuxième fois. Cela devait à tout prix demeurer inaperçu.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Sa création terminée, ce fut presque à contrecœur qu’Adrien la prit sur son épaule pour l’apporter à Archambaud. Le panneau de bois était tellement lourd que le jeune homme dut s’arrêter un instant dans une rue où son regard croisa celui, désespéré et humide, d’une prostituée. Il se remit en route et baissa les yeux lorsqu’il passa devant elle.</p>
<p>Enfin, au bout de longues minutes de marche, l’artiste arriva à la riche demeure de son mécène. Il fut prié d’entrer, et on lui demanda d’attendre le seigneur dans un vestibule. Il déposa son œuvre contre le mur, et s’empressa de ranger dans son capuchon de laine la mèche brune qui venait d’en sortir.</p>
<p>« <em>Mon cher Adrien, s’exclama Archambaud en pénétrant dans la pièce. Vous voici déjà chez moi, je savais que je pouvais vous accorder toute ma confiance. Montrez-moi votre travail. </em>»</p>
<p>L’artiste désigna son panneau du doigt en gardant le regard fixé sur son mécène. Il voulait connaître sa première réaction, celle qui révélerait ce qu’il pensait vraiment de sa création.</p>
<p>Archambaud s’approcha les yeux écarquillés, comme ébahi par la vision d’une telle œuvre. Il s’imprégna de cette image enchanteresse quelques instants avant de tourner ses yeux en direction d’Adrien.</p>
<p>« <em>Eh bien ! Vous avez fait un travail magnifique… Je ne trouve plus mes mots. Comment… une telle brillance ! Et quelle vie dans le regard de la jeune fille ! Vraiment, je vous félicite. Croyez bien que je saurai en tenir compte et que la somme que je vous avais promise sera réévaluée ! Mais n’oubliez pas que je désire vous présenter à quelques amis vendredi. Vous viendrez souper en notre compagnie, et à l’issue du repas je vous remettrai ce que je vous dois.</em></p>
<p><em>- Non, je vous remercie, mais… vraiment je n’y tiens pas, s’empressa d’objecter Adrien.</em></p>
<p><em>- Allons, ne soyez pas si modeste. Je dis toujours qu’un talent mérite un nom et un visage – et les vôtres sont par ailleurs fort charmants. Ce repas sera peut-être pour vous l’occasion d’être reconnu dans le métier, et d’ajouter votre travail à celui des autres artistes dans l’édification de la cathédrale voisine.</em></p>
<p><em>- Non, je vous en prie… Je ne suis pas digne d’être convié au souper d’un grand seigneur, chuchota Adrien.</em></p>
<p><em>- Assez ! Vous vous présenterez à ma table vendredi ; sans cela, notre engagement sera rompu et vous ne toucherez pas la somme convenue !</em> »</p>
<p>Sur ces mots, Archambaud quitta le vestibule, et l’on raccompagna Adrien jusqu’à la porte. Il prit le chemin de son domicile la tête basse, pensant au repas qui l’attendait le vendredi suivant.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>« <em>Ne t’inquiète pas, ma jolie Célie, si je ne reviens que tard. J’ai à faire à l’extérieur. Ton repas est sur la table. </em>»</p>
<p>Alors qu’Ysarée se dirigeait vers la porte, l’adorable petite fille courut derrière elle et l’embrassa. Ysarée lui rendit son baiser et quitta le domicile. Elle était joliment vêtue et bien coiffée, prête à faire ce qu’il fallait pour rapporter de l’argent. Elle devait l’accepter. Bientôt, espérait-elle, tout ceci serait terminé.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Adrien se dirigeait d’un pas peu sûr vers la demeure de son mécène. Il ne tenait pas à se présenter en public, car bien qu’il sût que le repas ne serait pas éternel, il ne pouvait s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment.</p>
<p>« <em>Mes chers amis, je suis heureux de vous présenter un artiste très talentueux. Adrien est l’auteur de plusieurs œuvres que vous avez pu admirer dans mon humble demeure. Elles ont beau être toutes magnifiques, aucune d’elles n’égale en beauté celle que je vais vous dévoiler dans quelques instants.</em> »</p>
<p>Adrien se sentait très mal à l’aise. Tous les regards étaient fixés sur lui, de celui d’Archambaud à celui du prêtre de la ville.</p>
<p>« <em>Mon Père, je suis certain que vous saurez apprécier ce dernier panneau, ajouta Archambaud à l’attention de l’homme d’Eglise.</em></p>
<p><em>- Je n’en doute point. </em>»</p>
<p>Le repas fut opulent, et tout se déroula plutôt bien, malgré le regard insistant du Père Ambroise sur l’artiste. On parla plus d’Adrien qu’on ne lui parla, ce qui lui convint tout à fait. Enfin, alors que les aiguilles avaient déjà parcouru le tiers du cadran, on se décida à découvrir la dernière création qui trônait jusqu’alors dans la salle, masquée derrière un drap.</p>
<p>Archambaud ôta le lourd tissu dans un geste théâtral, et tous purent observer l’œuvre, tellement différente de ce que l’on avait pu voir auparavant. Les hôtes étaient stupéfaits, si bien qu’ils restèrent cois, incapables d’articuler la moindre parole.</p>
<p>Le Père Ambroise se leva, et s’approcha de l’œuvre en ne quittant pas Adrien du regard.</p>
<p>« <em>Un tel travail est très étonnant, remarqua-t-il sur un ton monocorde. Mais cette œuvre a beau être brillante, elle est aussi novatrice et sa matière profane. Je dois donc avouer, mon cher Archambaud, que jamais l’Eglise ne pourra tolérer une pièce comme celle-ci.</em></p>
<p><em>- Comment, mon Père ? s’indigna le mécène. Ce panneau est magnifique, comment l’Eglise pourrait-elle s’opposer à la beauté et prôner la laideur ? Le beau ne suffit-il pas à justifier que ce qui est représenté ne soit pas sacré ?</em></p>
<p><em>- Le profane peut, occasionnellement, être le support de l’art. Mais ces techniques nouvelles, ce sujet nouveau… « Ne déplace pas une borne ancienne que tes pères ont posée », dit la Bible.</em></p>
<p><em>- Regardez les visages qui nous entourent : ils sont émerveillés devant la création d’Adrien. Or la Bible dit aussi que « Les paroles du juste sauront plaire ».</em> »</p>
<p>Le Père Ambroise ouvrit la bouche pour répliquer mais parut décontenancé par les dires de son hôte. Les yeux fixés sur le peintre, il fronça les sourcils avant de déclarer simplement :</p>
<p>« <em>Vous avez raison. Un tel travail est enchanteur.</em> »</p>
<p>Adrien n’osa lever le regard. Il savait que le prêtre l’observait toujours, et il trouvait son attitude très étrange : comment pouvait-il affirmer une idée et accepter son contraire en si peu de temps ? Cette attitude n’était pas authentique, et Adrien allait peut-être devoir se méfier de l’homme d’Eglise.</p>
<p>Comme la lumière du Soleil commençait à supplanter celle, blafarde, de la Lune, et que la fatigue assaillait Adrien, il s’excusa auprès des convives et prit congé. De retour chez lui, il jeta sur la table sa bourse désormais lourde et alla dormir sans même se déshabiller.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>Ysarée se réveilla heureuse. Bien qu’exténuée, elle avait pu rentrer avec assez d’argent pour ne plus avoir à vivre la nuit pendant de longues semaines. Son client de la veille avait été vraiment généreux.</p>
<p>Elle revêtit une robe simple et partit de la maison pour le marché. Célie allait enfin pouvoir manger à sa faim, et pour la récompenser pour son attitude exemplaire Ysarée allait lui préparer son plat préféré : du lapin au miel.</p>
<p>Elle ferma la porte derrière elle et quitta l’impasse dans laquelle se trouvait sa maison, quand on la tira en arrière par le col. Elle ne put crier car sa robe l’étranglait, mais lorsque son agresseur la plaqua contre le mur, il ne chercha en aucune façon à masquer son identité. C’était un prêtre au regard insistant.</p>
<p>Il prit Ysarée par le bras et la reconduisit chez elle. Là, il l’assit sur une chaise pendant qu’il entreprenait de fouiller la maison. Elle savait ce qu’il cherchait.</p>
<p>«  <em>Ce capuchon de laine et ces autres habits masculins sont magnifiques. Ils appartiennent à ton époux, n’est-ce pas ? demanda le prêtre sur le ton faux de la supposition. Cette bourse en cuir, posée sur la table, me rappelle quelque chose. Je l’ai vue hier soir à la ceinture d’un peintre. Es-tu la femme d’un artiste prénommé Adrien ?</em> »</p>
<p>Ysarée rougit mais resta muette. Elle savait qu’un tel fardeau ne pourrait être maintenu secret très longtemps. Devant ce silence insolent, le Père Ambroise s’approcha d’Ysarée et l’attrapa par les cheveux.</p>
<p>« <em>Tu sais ce que dit la Bible ? « Une femme ne portera pas des vêtements d’homme ; un homme ne s’habillera pas avec un manteau de femme, car quiconque agit ainsi est une abomination pour le Seigneur ton Dieu. » Mais as-tu vraiment un Dieu ? Quel est ton vrai nom, mon cher Adrien ? Réponds ! ajouta-t-il en resserrant sa prise sur la masse de cheveux bruns que sa violence avait sortis de la coiffe.</em></p>
<p><em>- Ysarée, souffla la femme.</em></p>
<p><em>- Ysarée… C’est un bien joli prénom pour une femme qui défie les lois de notre Seigneur.</em> »</p>
<p>Il lâcha la proie apeurée qui en profita pour se placer à l’autre bout de la pièce, devant la porte de la chambre. Lui  s’installa  sur une chaise en crachant un rire mauvais.</p>
<p>« <em>Le panneau était trop différent… Je savais qu’il était le produit du stupre ! Pécheresse ! s’exclama le Père Ambroise de sa voix grave. Ta complicité avec le Malin te conduira au même chemin que tes semblables. </em>»</p>
<p>Ysarée demeura bouche bée. Elle était trop bouleversée pour parler, pour réfléchir même. Stupre… Elle connaissait ce mot, mais elle était incapable de se rappeler ce qu’il signifiait.</p>
<p>« <em>Maman ?</em> »</p>
<p>En entendant des voix, Célie avait pensé qu’elle pourrait quitter la chambre. Lorsqu’elle ouvrit la porte, sa tête parut sous le bras d’Ysarée qui se tenait toujours dans le passage, comme pour le barrer. La fillette comprit immédiatement qu’elle avait fait une terrible erreur, et elle éclata en sanglots.</p>
<p>« <em>Engeance du diable, marmonna le Père Ambroise. Ceci t’accompagnera. </em>» ajouta-t-il en désignant Célie du doigt.</p>
<p style="text-align:center;">***</p>
<p>La charrette rudimentaire se dirigeait vers la place publique. Les pierres lancées par les villageois passaient entre les barreaux de chêne, et Ysarée s’efforçait de couvrir sa fille ; elle s’était promis de la protéger des souffrances tant qu’elle le pourrait. Elle ne pleurait pas, elle savait depuis longtemps que son secret serait un jour dévoilé.</p>
<p>Quelque chose la tracassait cependant. Elle avait fouillé son esprit à la recherche du mot perdu, et était finalement parvenue à le relier à sa jumelle. Stupre, luxure ; deux corps pour une même réalité. Ce qui dérangeait Ysarée, c’était que le Père Ambroise l’avait accusée de ce péché avant de connaître l’existence de sa fille.</p>
<p>La femme artiste resta de marbre lorsqu’on lia ses mains autour du pieu, et elle ferma les yeux quand ce fut le tour de Célie. L’enfant criait, si fort que sa voix résonna dans l’enceinte de la place. Des larmes passèrent alors entre les paupières serrées d’Ysarée.</p>
<p>Lorsque la torche brûlante approcha des brindilles, l’artiste ouvrit les yeux. Elle allait accepter son destin. Les flammes ocre et ternes progressaient dans sa direction. Alors qu’elle commençait à suffoquer dans le brouillard qui émanait de ces silhouettes vacillantes,  un corps se détacha de la foule. Ysarée connaissait cette taille impressionnante et ce regard bleu méprisant. Elle s’aperçut seulement à travers le nuage brunâtre qu’ils appartenaient au Père Ambroise.</p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang</em> (hiver 2005)</p>
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		<title>La plume, le poème et l’inspiration</title>
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		<pubDate>Mon, 31 May 2010 20:19:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Florie Kong Win Chang</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Le poète trempa sa plume dans l’encrier et prit garde de ne pas faire de tache sur le papier. Il avait passé la matinée sur ce texte, et l’après-midi ne serait pas de trop. Il voulait impressionner sa bien-aimée, la fille d’un riche marchand, qui affectionnait la belle littérature plus que tout. Mais alors que [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=lamedupecheur.wordpress.com&amp;blog=13959961&amp;post=5&amp;subd=lamedupecheur&amp;ref=&amp;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Le poète trempa sa plume dans l’encrier et prit garde de ne pas faire de tache sur le papier. Il avait passé la matinée sur ce texte, et l’après-midi ne serait pas de trop. Il voulait impressionner sa bien-aimée, la fille d’un riche marchand, qui affectionnait la belle littérature plus que tout.</p>
<p>Mais alors que le clocher sonnait les douze coups de midi, le poète sentit son estomac grogner, se tordre de faim. Il laissa la plume sur son support, le papier sur son bureau,  l’inspiration sur sa chaise près de la fenêtre, et il partit déjeuner.</p>
<p>Son repas ne fut ni très copieux, ni très long, car le jeune poète avait hâte de reprendre son travail. Or lorsqu’il revint à son bureau, la fenêtre ouverte avait fait son travail : aussi légère que le vent, la plume avait fui au premier courant d’air, suivie prestement du poème incomplet. Mais le pire pour l’artiste était que l’inspiration elle aussi, attirée par l’air frais et parfumé par les fleurs du printemps, avait profité de l’occasion pour s’échapper par la fenêtre.</p>
<p>Il fallait que le poète partît à leur recherche. <em>Trouvons d’abord ma plume, se dit-il, elle n’a pas pu aller bien loin, je suis certain qu’elle est restée accrochée à une branche d’arbre.</em></p>
<p>Alors il sortit, et inspecta tous les arbres de son jardin, sans succès, avant de passer le portillon et de longer le chemin bordé d’arbres. Il était difficile d’y dénicher une plume, car en cette période de l’année, les branches étaient chargées de feuilles et de fleurs. Au bout de deux heures de recherches infructueuses, le poète s’assit sous un arbre pour se reposer.</p>
<p>Un petit moineau se posa à quelques pas de lui et le regarda d’un œil interrogateur.</p>
<p><em>« Ah, moineau, dit le poète. Si tu savais ce qu’il m’arrive. J’écrivais un poème pour ma bien-aimée quand j’ai eu faim. Mais je suis tellement étourdi que j’ai laissé la fenêtre ouverte pendant que je déjeunais. Ma plume s’est envolée, et avec elle mon poème, et mon inspiration. Aurais-tu vu une plume taillée et tachée d’encre ?</em></p>
<p><em>- Hélas non, répondit le moineau. Mais j’ai entendu Madame Hirondelle parler d’une plume étrange. Son nid se trouve en haut du cerisier que tu vois là-bas au bout du chemin. »</em></p>
<p>Après avoir chaleureusement remercié le moineau, le poète se dirigea vers le cerisier qu’il venait de lui indiquer et y grimpa. Comme il s’y attendait, sur une branche était posé un nid, avec trois petits œufs.</p>
<p><em>« Que fais-tu là ? Vas-tu me voler un autre œuf ? »</em> demanda, agressive, Madame Hirondelle qui revenait chez elle.</p>
<p>Alors le poète lui raconta son histoire, en insistant sur sa plume et sur ce que lui avait dit le moineau.</p>
<p><em>« Il ne t’a pas menti, confirma Madame Hirondelle. Je l’ai utilisée pour tenir chaud à mes petits. Je te la rendrai avec plaisir, à condition que tu me rendes un service.</em></p>
<p><em>- Bien sûr, j’en serais ravi. Que puis-je faire pour vous ?</em></p>
<p><em>- La méchante Coucou, qui vit en face, m’a volé mon quatrième œuf. J’ai trop peur de le lâcher en vol et de le casser. Si tu vas le chercher pour moi, je te rendrai ta plume. »</em></p>
<p>Il n’en fallut pas plus pour que le poète se sentît investi d’une mission importante. Il descendit du cerisier, traversa le chemin en courant, et grimpa au tronc de l’arbre où vivait la Coucou. Par chance, elle ne s’y trouvait pas. Le poète reconnut immédiatement l’œuf de Madame Hirondelle, car il venait de voir ses frères et sœurs.</p>
<p><em>« Merci beaucoup, cher poète ! s’exclama Madame Hirondelle. Comme promis, voici ta plume. J’espère ne pas l’avoir abîmée. Je te souhaite bonne chance pour retrouver ton inspiration et ton poème. Si je peux t’aider, n’hésite pas à m’appeler. Je cacherai mes œufs et m’empresserai de te rejoindre. »</em></p>
<p>Le poète se remit en marche. Il voulait trouver son inspiration. Mais contrairement à la plume, rien ne lui disait qu’elle était proche. Il ne pourrait même pas la voir s’il venait à la trouver ! Alors il marcha, marcha encore, des jours durant, jusque dans une forêt. Tout était sombre, mais il se sentait guidé dans cette direction. Alors il continua et se retrouva dans une jolie clairière. L’eau était d’un bleu limpide, et l’herbe étrangement brillante. Il y avait assurément quelque chose de magique dans cet endroit.</p>
<p>Alors que le poète s’agenouillait pour boire dans le ruisseau, un petit lapin s’approcha de lui et le regarda.</p>
<p><em>« Ah, lapin, dit le poète. Si tu savais ce qu’il m’arrive. J’écrivais un poème pour ma bien-aimée quand j’ai eu faim. Mais je suis tellement étourdi que j’ai laissé la fenêtre ouverte pendant que je déjeunais. Ma plume s’est envolée, et avec elle mon poème, et mon inspiration. J’ai déjà retrouvé ma plume, mais aurais-tu vu mon inspiration ?</em></p>
<p><em>- Hélas non, répondit le lapin. Mais j’ai entendu la biche s’exprimer de façon étrange. Elle utilisait de drôles de mots, très beaux à entendre, mais qu’elle n’emploie pas d’habitude. Elle devrait revenir se désaltérer d’ici peu. »</em></p>
<p>Effectivement, à peine le lapin avait-il terminé sa phrase qu’une biche élégante gambada vers le ruisseau. Le poète l’interpella et lui raconta son histoire, en insistant sur son inspiration et sur ce que lui avait dit le lapin.</p>
<p><em>« J’ai bien été enveloppée dans un nuage de poésie, lui dit la biche, mais je me sens tellement majestueuse depuis ce moment que je ne suis pas certaine de vouloir te rendre ton inspiration. Rien ne me prouve que ce soit bien la tienne. »</em></p>
<p>Le poète refusa de céder à la panique pour autant. Il appela Madame Hirondelle et ne dut pas attendre plus d’une minute avant de voir son amie se poser sur une branche proche de lui. Il lui demanda conseil pour convaincre la biche de lui rendre son inspiration, et Madame Hirondelle eut une idée.</p>
<p><em>« Les biches sont orgueilleuses, dit-elle, mais depuis que celle-ci a été touchée par ton inspiration, je pense qu’elle est aussi très sensible. Laisse-moi m’en occuper. »</em></p>
<p>Ainsi, tandis que la biche poétesse s’abreuvait au ruisseau, Madame Hirondelle l’approcha et ne fit rien de plus que de lui raconter l’histoire du poète, en soulignant particulièrement son amour pour la fille du marchand, et l’impossibilité pour lui de la conquérir sans son don pour la poésie.</p>
<p>La biche surprit le jeune poète par sa réaction. Car à peine Madame Hirondelle avait-elle terminé son histoire que la biche éclata en sanglots.</p>
<p><em>« Je n’ai pas besoin de l’inspiration. Ce n’est pour moi qu’un artifice pour paraître brillante, alors que c’est toute ta vie. C’est avec plaisir que je te la rends. Pour me faire pardonner de te l’avoir volée, je tiens à t’être utile dans ta quête. Si je peux t’aider, n’hésite pas à m’appeler. Je m’empresserai de te rejoindre. »</em></p>
<p>Il ne manquait désormais plus au poète que son poème commencé. C’était par là qu’il aurait dû commencer, se dit-il. Comme la plume, le poème ne pouvait pas s’être envolé bien loin. Alors il fit demi-tour et marcha encore des jours durant, jusqu’à arriver à son village. Mais par où chercher ? Le jeune poète ne se souvenait pas dans quel sens soufflait le vent le jour où il avait laissé la fenêtre ouverte. Et si son texte était tombé au milieu du chemin, quelqu’un l’avait certainement ramassé et jeté dans une poubelle.</p>
<p>Plongé dans le désespoir, le poète arpenta les chemins au hasard, jusqu’à se retrouver devant la maison de sa bien-aimée. La belle jeune femme était dans son jardin, et tenait dans ses mains un papier qu’il ne reconnaissait que trop. C’était elle qui avait retrouvé son poème, et maintenant, elle devait se moquer de lui. Le poète avait besoin de conseil.</p>
<p>Il appela la biche et ne dut pas attendre plus de quelques minutes avant de voir la tête de son amie apparaître entre deux buissons derrière lui. Il lui expliqua qu’il avait retrouvé son poème, mais qu’il aurait préféré l’avoir perdu à jamais. La biche eut une idée.</p>
<p>Sans prévenir, elle s’élança au galop dans le jardin de la jeune femme, lui arracha le poème des mains et repartit vers le poète, suivie de près par la femme surprise.</p>
<p><em>« Satanée biche, reviens ! Rends-moi mon poème ! »</em> criait-elle.</p>
<p>Mais lorsqu’elle retrouva son poème, il n’était plus dans la bouche d’une biche, car c’était un jeune homme qui le tenait dans sa main. Il était tellement surpris qu’il ne put prononcer un mot.</p>
<p>Ce fut donc Madame Hirondelle qui lui prêta sa voix une fois de plus. Elle raconta l’histoire du poète à la jeune femme, qui l’écouta patiemment. Quand Madame Hirondelle eut terminé, la jeune femme lui répondit en ces termes :</p>
<p><em>« Chère Madame Hirondelle, c’est une bien belle histoire que vous me contez là. Laissez-moi maintenant vous en narrer une autre. Il y a quelques jours, alors que je m’occupais des roses de mon jardin, le clocher du village venait à peine de sonner midi quand un phénomène étrange se produisit sous mes yeux. Je vis voler comme un nuage des étincelles vertes qui enveloppaient une plume et une feuille de papier. Etrangement, alors que le vent continuait de porter les étincelles et la plume vers la forêt, le papier changea de trajectoire et vint s’accrocher dans les épines de mon rosier. Depuis ce jour, je relis sans cesse le poème qui y est rédigé, en me demandant qui en est à l’origine. Car le poème est magnifique, et je ne peux m’empêcher de penser que son auteur est tellement amoureux et tellement doué que, si j’étais la femme qu’il aime, je ne pourrais que rendre cet amour réciproque. »</em></p>
<p style="text-align:right;"><em>Florie Kong Win Chang </em>(mai 2008)</p>
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